Pierre Roland Mercier, auteur.


 

Extrait du roman :

 

Les horribles souvenirs de Béatrice

Les horribles souvenirs de Béatrice, roman.



CHAPITRE 1


De retour d’une petite semaine de vacances à Cuba, Béatrice Lambert avait repris sa routine. Au bureau, sa secrétaire n’avait accueilli qu’un seul nouveau patient pour la semaine, de sorte que sa patronne avait pu se consacrer à ses patients réguliers pour des révisions de médication, suivis thérapeutiques, rencontres de mi-parcours, bref, l’habituel programme d’une psychiatre bien établie.

Vendredi soir, en rentrant du bureau, Béatrice descendit de voiture dans le stationnement souterrain de son immeuble et prit un sac de provisions sur le siège arrière. Il contenait son péché mignon : du homard de chez Mariano, prêt à déguster. C’était un chic restaurant appartenant à un de ses anciens patients. Anticipant le plaisir de ce repas qu’elle s’apprêtait à prendre en solitaire, comme à l’habitude, elle fit quelques pas jusqu’à la porte de l’ascenseur. Soudain, une bouffée de chaleur comme elle n’en avait jamais ressenti auparavant monta en elle.

Surprise, elle s’arrêta et s’appuya au mur pour analyser ce qui lui arrivait. Cela avait débuté dans le bas de son dos pour ensuite monter le long de l’échine. Elle attendit pour voir si la sensation allait se dissiper. Comme ce ne fut pas le cas, elle choisit de ne plus y faire trop attention et de monter à son appartement.

Arrivée devant sa porte, elle constata que la curieuse sensation s’était envolée. Soulagée, Béatrice posa son sac sur le sol et sortit sa clé qu’elle glissa dans la serrure. À l’instant précis où elle sentit la clé actionner le déverrouillage, une image s’imposa à elle.

Sa propre serrure, sa propre porte, tout ce qui l’entourait disparut d’un seul coup. Elle se vit enfoncer une lourde clé dans une large serrure sombre. Le bruit métallique du mécanisme la fit sursauter. Elle faillit en perdre l’équilibre, au point qu’elle appuya l’épaule droite contre la porte de son appartement. Instinctivement, elle prit une profonde respiration et ferma les yeux un long moment, sérieusement troublée. Lorsqu’elle les rouvrit, tout était redevenu normal !

– Bon sang, mais que m’arrive-t-il ? chuchota-t-elle en tentant de retrouver son calme.

Elle tourna la poignée d’une main en ramassant son sac de l’autre et entra dans l’appartement. Refermant la porte d’un mouvement du bassin, elle fit quelques pas en direction d’un fauteuil et s’y laissa choir, le sac dans les bras, son manteau automnal sur le dos.

Comme pour se raccrocher à quelque chose de tangible, elle balaya son vaste et luxueux appartement du regard. En face d’elle se trouvait un grand miroir qui lui proposait le reflet d’une jolie femme dans la quarantaine, grande, élancée, aux cheveux bruns très courts et aux yeux verts. Cependant, en se regardant dans la glace, elle se découvrit un air, une expression, qu’elle ne se connaissait pas.

Elle réalisait petit à petit que ce qui venait d’arriver n’indiquait rien de bon, bien au contraire. La réalité ne devait en aucun cas céder sa place à l’imaginaire, elle ne le se savait que trop bien. Elle posa finalement son sac sur le sol, puis elle retira son manteau sans vraiment se lever de son siège et le jeta sur le tapis du salon.

Elle plongea ensuite les yeux dans ce regard que lui retournait son reflet et dit à voix haute :

– Ce que je viens de voir, d’entendre, c’était comme… une scène de film. Non, il y avait quelque chose de différent… je n’étais pas qu’une simple spectatrice, je faisais partie de la scène… c’est moi qui tournais cette énorme clé !



Vingt minutes plus tard, Béatrice s’était reprise. Elle avait rangé son manteau dans le placard d’entrée et apporté le homard à la cuisine. Elle avait changé de tenue pour revêtir un vêtement plus confortable, comme elle aimait bien le faire chaque soir en rentrant du bureau.

Elle sortit une bouteille de rouge de sous le comptoir de cuisine et la déboucha en songeant que c’était le vin préféré de son ex petit ami, Rénald, également psychiatre de profession.

« Ce sont les pires couples du monde », lui avait dit sa mère, lorsqu’elle lui avait annoncé qu’elle était amoureuse d’un autre étudiant en psychiatrie, rencontré à l’Université.

Béatrice avait été élevée par des parents instruits. Sa mère était administratrice en chef dans un centre hospitalier majeur et son père était ingénieur en aviation. L’argent et le savoir n’avaient jamais manqué à la maison. Toutefois, elle avait grandi dans un environnement où il n’y avait pas de place pour les croyances non vérifiables. Ce qui n’était pas démontré scientifiquement ne valait pas qu’on lui accorde la moindre attention.

Son père, par ailleurs, répétait que télévision et Internet étaient les outils les plus efficaces pour engourdir les foules, les gaver de contes de fées modernes, d’histoires qui permettent aux gens de mettre un peu de fantaisie dans leur existence, de croire ce qui leur convient le mieux.

Béatrice songeait souvent à ses parents. Ils s’étaient noyés lors d’une excursion de plongée sous-marine ayant mal tourné. Comme elle était fille unique, elle s’était retrouvée seule dans la vie du jour au lendemain, à l’âge de 24 ans. L’héritage qui lui revenait ne se résumant à presque rien, ses parents ayant toujours été dépensiers, elle l’avait utilisé pour payer une partie de ses études universitaires.

En versant le vin rouge dans une superbe coupe en cristal achetée lors d’un voyage en Italie, Béatrice se dit qu’elle couvait peut-être un rhume ou quelque chose du genre, tout en réalisant que « ceci n’expliquait pas cela », comme le disait parfois sa mère, lorsqu’elle n’était pas d’accord avec elle.

Coupe de vin à la main, elle se dirigea vers le salon et mit la télévision en marche pour ensuite s’installer confortablement sur le canapé de cuir assoupli. En appuyant sur un bouton pour en remonter le repose-pied, elle ajusta le volume de la télé à un filet de voix, puis elle prit une gorgée en fermant brièvement les yeux pour mieux la savourer. Elle ajusta ensuite la coupe sur le sous-verre reposant sur la table basse voisine, puis elle se détendit de son mieux, fermant les yeux une nouvelle fois.

En un éclair, une nouvelle série d’images jaillit en elle. Cette fois, une personne courait. Elle courait dans un corridor. Curieusement, Béatrice eut l’impression de se sentir dans la peau de cette personne et le bruit de ses bottes sur le sol lui sembla assourdissant. Elle vit des prisonniers dans leurs cellules qui vociféraient sur son passage. L’un d’eux hurla des mots qu’elle entendit clairement : « Je finirai bien par avoir ta peau, Latimer ! »

Béatrice ouvrit brusquement les yeux et secoua la tête comme si cela pouvait l’aider d’une manière quelconque à se raccrocher à la réalité. Elle retint son souffle pendant un court instant. Des larmes se mirent à couler sur ses joues. Elle eut une pensée très nette pour un diagnostic lié à une dépression et s’en trouva complètement désemparée.



Le lendemain matin, elle n’était sortie du lit que vers 10 h, après avoir retourné longuement dans sa tête les quelques explications possibles à ce qui lui arrivait. Un épisode dépressif spontané, un dérèglement du cerveau menant à une confusion entre la réalité et l’imaginaire, une dissociation cognitive, bref, elle cherchait à comprendre.

Elle avait aussi tenté de relier ce qu’elle avait cru voir et entendre à des films qu’elle aurait vus plus ou moins récemment, mais cela ne collait pas. Nerveuse à l’idée de se remettre à voir et à entendre des choses en ce beau samedi matin d’automne, elle se fit couler un bain et, une fois dans l’eau, elle évita soigneusement de laisser vagabonder ses pensées, hésitant même à fermer trop longtemps les yeux sur la réalité de sa salle de bain. Elle s’efforça plutôt de se distraire en se concentrant sur un ou deux cas de patients qui allaient demander son attention dans la semaine à venir.

Un peu plus tard, soulagée de constater que ce moment passé dans la baignoire ne s’était pas transformé en cauchemar, elle passa un peignoir et se rendit à la cuisine. Elle ouvrit le frigo et y aperçut le homard qu’elle n’avait finalement pas pu manger la veille.

– Je te ferai honneur ce soir mon petit homard, dit-elle tout en prenant le récipient de boisson aux amandes qu’elle se préparait à verser dans ses céréales.

Elle prit ensuite son bol et vint s’installer au salon, sur le canapé. Elle allait mettre la télé en marche lorsqu’elle constata qu’elle avait oublié de prendre une cuillère. Elle posa son bol sur la table à café et revint à la cuisine. Elle ouvrit le tiroir aux ustensiles et y plongea la main droite.

Soudain, le bruit métallique des ustensiles se frottant les uns aux autres s’amplifia. Elle se retrouva brusquement dans une vaste cafétéria où étaient attablés de nombreux détenus tous vêtus de gris. Elle réalisa ensuite qu’elle se tenait debout tout près d’un large bac à ustensiles dans lequel les arrivants plongeaient bruyamment la main. La scène fut si précise qu’elle remarqua même certains prisonniers lui lançant un regard haineux. Une chose attira aussi son attention. D’immenses fenêtres recouvertes d’un grillage étaient positionnées tout en hauteur dans le mur extérieur et elles étaient sales, très sales, au point qu’on avait du mal à distinguer le firmament.

C’est le bruit d’une cuillère tombant sur le plancher de céramique de sa cuisine qui la ramena brusquement à la réalité. Elle regarda sur le sol, la cuillère était là. Hésitant à la ramasser, elle se sentait partagée entre chasser au plus vite cette horrible scène de son esprit, ou au contraire, se concentrer sur elle afin de tenter d’y trouver un sens, un lien avec un film qu’elle aurait vu ou une quelconque autre explication rationnelle.

Elle se pencha finalement vers la cuillère en faisant ce terrible constat que ce qui s’était passé la veille se poursuivait aujourd’hui. Sans pour autant accepter de l’envisager vraiment, elle se rendait compte que ces images, ces scènes, étaient devenues des… visions ! Mais ce qui la déroutait le plus, c’est que ces visions concernaient un seul et unique endroit, une prison.

Elle mit la cuillère dans l’évier et en prit une autre. Le visage défait, elle retourna au salon et reprit place sur le canapé. S’imposant de ne pas réagir de manière exagérée à ce qu’elle ne comprenait pas, elle mit cette fois la télé en marche puis elle s’obligea à se concentrer sur ses céréales afin de mieux s’ancrer encore dans sa réalité.

Une fois qu’elle eut terminé, elle posa le bol près d’elle et ferma les yeux quelques instants afin de réfléchir. Puis, avec une résolution évidente, elle se leva brusquement et se dirigea vers son ordinateur portable posé sur une table dans un coin du salon. Elle le mit en marche et ouvrit son logiciel de courrier électronique. Elle repéra tout de suite un message qu’elle avait reçu en début de semaine, de la part d’Émile, un écrivain un peu plus jeune qu’elle, rencontré lors de ses récentes vacances à Cuba. Il s’informait de son voyage de retour. Elle ne lui avait pas répondu, bien déterminée à ce que leur rencontre reste sans suite.

Elle lança la rédaction un nouveau courriel dans lequel elle écrivit :

« Par curiosité, comment ça s’est passé lorsque ta mémoire antérieure t’est revenue ? »

Elle avait fait la connaissance d’Émile Lesage au soir du troisième jour de ses vacances. C’était un écrivain peu connu, à peine plus jeune qu’elle, au physique bien ordinaire, mais il était sympathique et de bonne compagnie. Elle n’osa pas lui avouer sa véritable profession de peur de l’effrayer. Elle s’était fait passer pour infirmière.

Tous deux firent connaissance dans une ambiance détendue, jusqu’à un soir, où, après avoir bu, Émile laisse échapper qu’il avait retrouvé quelques souvenirs de sa vie précédente, de sa vie antérieure comme il disait, lors d’un précédent voyage ici, à Cuba.

Déçue de le voir démontrer de l’intérêt pour ces sottises, Béatrice l’invita tout de même à lui donner des précisions, histoire de ne pas créer un froid. Il lui affirma que, depuis sa rencontre avec une très vieille dame cubaine ayant le don de libérer « la mémoire antérieure », il se souvenait de brefs passages de sa vie précédente.

Béatrice arriva à surmonter une réaction de rejet en se disant que cette perception d’une supposée vie antérieure devait être une forme de trouble de la personnalité, un trouble tout à fait explicable en psychiatrie. Dans cet esprit, lorsqu’il lui proposa de vivre elle aussi cette expérience, elle accepta, mais par curiosité professionnelle.

Le lendemain soir, dans la forêt tropicale de Cuba, Béatrice Lambert, psychiatre et cartésienne pure et dure, fut confrontée à une pratique qu’elle considérait être le fruit de l’ignorance. Sans y croire un seul instant, elle participa à une cérémonie d’un autre âge en tentant d’analyser froidement tout ce qui se passait sous ses yeux. La vieille cubaine prononça des incantations, fit bruler des herbes, chanta et dansa avant de servir aux quelques touristes présents une sorte de tisane que Béatrice ne parvint pas à définir.

Une heure plus tard, sans rien laisser paraitre, elle ressortit de l’expérience plus convaincue que jamais que tout ça était de la foutaise.

Mais là, maintenant qu’elle était de retour à son appartement, une semaine plus tard à peine…




Il était 15 h et Béatrice avait revêtu un tablier que sa mère lui avait offert quelques semaines avant son décès. Elle le portait pour faire l’époussetage et le ménage de son appartement. Elle s’affairait en s’appliquant bien plus que de coutume, sans doute pour mieux se concentrer sur du concret. Au moment où elle éteignit l’aspirateur, une clochette se fit entendre depuis son ordinateur. Elle s’y précipita et lut la réponse affichée :

« Si tu poses cette question, Béatrice, c’est forcément que la cérémonie de la veille cubaine a fonctionné et que tu as commencé à avoir des souvenirs, toi aussi. Au début c’est un peu surprenant, mais tu verras, on s’y fait vite. De toute manière, ce ne sont que des images, des sons, toujours très brefs. Ça ne dure pas plus d’une seconde, rarement deux. Impossible de recomposer une histoire cohérente à partir de ce type de souvenir, de revoir un évènement dans son entier, etc. Ce ne sont que des souvenirs décousus, furtifs. Ne t’attends pas à revivre quelques instants dans la peau d’une reine, ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Personnellement, je dirais que j’ai de brefs souvenirs d’un certain nombre d’instants décousus de ma vie précédente, mais je suis incapable d’en construire une vision d’ensemble ou d’y comprendre quoi que ce soit. Ce n’est jamais deux fois le même endroit, jamais le même évènement. C’est ce qui rend ces souvenirs invérifiables et c’est peut-être mieux ainsi ! »

Béatrice répondit prestement :
« J’étais juste curieuse, merci pour les précisions. »

Qu’aurais-je pu répondre d’autre, se demanda-t-elle en terminant tout de même son message par l’habituelle formule de politesse. Je ne vais certainement pas lui raconter ce qui m’arrive et lui laisser croire que j’aurais besoin d’une quelconque forme d’assistance. Je suis psychiatre, après tout !




Depuis sa séparation d’avec Rénald, survenue quelques années plus tôt, les samedis soirs étaient devenus quelque peu pénibles pour Béatrice. Son appartement de prestige, ils l’avaient acheté ensemble, à grands frais, et elle l’avait conservé malgré les couts déraisonnables qu’il nécessitait. Auparavant, le couple y recevait des amis tous les samedis. La table était toujours garnie et le vin coulait à flots. Mais, depuis, Béatrice avait bien dû admettre que les amis de leur couple avaient choisi l’autre camp ! Et puis, lorsqu’elle songeait à ces soirées bien arrosées, quelques expériences moins agréables lui revenaient en tête.

En particulier cette soirée où elle avait surpris une certaine Cecilia Marteli, italienne d’origine, la main dans le pantalon de Rénald ! il y avait aussi eu cette autre invitée, une toute jeune poulette, comme elle l’avait appelée par la suite, qui ne portait pas de sous-vêtements et qui le faisait exprès d’échapper tout le temps sa serviette de table.

Malgré cela, elle devait bien reconnaitre qu’à cette époque il y avait du monde dans sa vie. En ce samedi soir, et compte tenu de ce qui lui arrivait depuis la veille, elle aurait bien apprécié de la compagnie. Cela aurait peut-être fait taire cette sourde crainte de se voir envahie soudainement par ce qui lui avait été décrit par l’écrivain comme étant des souvenirs, alors que sa formation en psychiatrie lui confirmait que ce ne pouvait être que des visions, avec la pathologie correspondante.

Béatrice allait se résigner à passer la soirée seule, lorsqu’elle songea à Charlotte Leriz. Toutes les deux s’étaient connues à l’Université et avaient gardé le contact de manière occasionnelle. Elle était psychologue en milieu scolaire, plus particulièrement auprès des enfants de moins de 10 ans.

Béatrice l’appela sans attendre. Elle était libre et, justement, elle n’avait pas envie de passer la soirée toute seule devant la télévision ou devant son ordinateur. Elles se donnèrent rendez-vous dans un restaurant situé à mi-chemin de leur domicile respectif.

Vêtue d’un tailleur marron qu’elle portait le moins souvent possible au travail, Béatrice arriva la première et s’installa à la table que le serveur lui désigna. Il était encore tôt dans la soirée et le restaurant ne comptait que peu de clients attablés. Elle prit le temps de regarder le joli décor contemporain, décor qu’elle appréciait déjà du temps où elle fréquentait l’endroit avec son ex. Elle posa ensuite les yeux sur une affiche montrant des instruments sadomasos. Le texte annonçait une pièce de théâtre dont le titre était « Serre, mais pas trop fort ! »

Elle sourit en la regardant et, juste au moment où elle posait les yeux sur l’image montrant un fouet, l’affiche laissa brusquement place à un corps nu, celui d’un jeune homme attaché face contre un mur dans une pièce sombre. Son dos était couvert de plaies sanguinolentes. Un coup de fouet claqua violemment et un lambeau de chair s’envola avec une longue trainée de gouttelettes de sang pendant que la victime hurlait de douleur.

– Bonsoir Béatrice, fit Charlotte en arrivant à la table.

Béatrice sursauta en s’entendant ainsi nommer ! Le décor du restaurant reprit tout aussi brusquement sa place.

Encore troublée par ce qu’elle venait de voir à l’instant, Béatrice se ressaisit tant bien que mal :
– Bonsoir Charlotte, répondit-elle en se levant de table. Elle s’empressa de faire la bise à son amie qui se rendit tout de suite compte que quelque chose n’allait pas.

– On dirait que tu viens d’avoir un malaise, ma foi ! Tu as l’air tout drôle. Tu es certaine que ça va ?

Béatrice se dit qu’elle ne devait rien laisser paraitre. Trop de questions nécessiteraient ensuite des réponses et ces réponses elle ne pourrait certainement pas les donner. Non, ce scénario d’une psychiatre décrivant ses visions troublantes à une autre professionnelle… c’était parfaitement impensable.

Elle parvint à rassurer Charlotte et à se calmer tout à la fois. L’arrivée de son amie allait lui fournir l’occasion d’oublier ces images troublantes qu’elle venait de voir en elle. Elle la complimenta longuement à propos de sa jolie jupe verte et du chemisier assorti qu’elle portait, ce qui, précisa-t-elle aussi, la rajeunissait.

Les deux amies se mirent à table et parlèrent de choses et d’autres pendant deux bonnes heures. La nourriture était délicieuse, le vin de qualité et les propos variés. Béatrice avait résumé son voyage à Cuba, son agréable rencontre sans lendemain avec un écrivain, mais elle avait soigneusement évité de parler de sa visite chez la vieille cubaine et l’étrange cérémonie à laquelle elle avait participé.

Tout en écoutant Charlotte lui raconter ce qui s’était passé ces derniers temps dans sa propre vie, Béatrice commençait à se considérer l’idée que ses épisodes de visions étranges devaient être forcément liés à un problème de santé mentale.

À la fin du repas, le silence se fit une petite place à leur table et Béatrice remarqua que son amie semblait soudainement préoccupée.

- Quelque chose ne va pas ? dit-elle.

– La psy n’est jamais bien loin avec toi, n’est-ce pas ? fit Charlotte en riant.

Béatrice haussa les épaules en riant à son tour.

– Je dois t’avouer que je suis impliquée dans une drôle d’histoire. À l’école où je travaille, des gens de la télévision m’ont contactée pour me demander de faire une recherche parmi les enfants.

– Une recherche, fit Béatrice, mais ils recherchaient quoi au juste ?

Charlotte hésita visiblement avant de répondre, au point que Béatrice dut insister.

– Ils voulaient que je trouve des enfants qui se souviennent de leur vie précédente !

Au moment précis où Charlotte avait prononcé ces mots, Béatrice était en train d’avaler une gorgée de vin. Elle fut tellement surprise qu’elle manqua s’étouffer et se mit à tousser au point que les clients des tables voisines cessèrent de manger et de parler pendant un moment, se demandant s’ils ne devaient pas intervenir d’une quelconque manière.

Béatrice retrouva son calme et s’excusa de la commotion qu’elle avait causée.

- Tu es au courant pour mon confrère, Pascal Dacosta, non ? demanda-t-elle à Charlotte.

– Bien sûr, tout le monde en psychiatrie comme en psychologie sait que tu as réussi à le faire chasser de l’ordre et à lui faire retirer du même coup son droit d’exercer, parce qu’il considérait que certains troubles de comportements pouvaient être induits par des souvenirs liés à une vie antérieure. C’est bien pour ça que je suis mal à l’aise de te raconter ce que j’ai fait pour les gens de la télévision, avec leur histoire de documentaire.

– Ce que tu as fait ! Tu veux dire que tu as effectué ce genre de recherche pour eux ?

Charlotte baissa les yeux vers le sol en faisant un signe positif de la tête.

– Et ta réputation, tu y as pensé, Charlotte ? Et tous les professeurs que tu as consultés… tu leur as demandé quelque chose comme : « Avez-vous remarqué un de vos élèves dont le comportement pourrait vous laisser croire qu’il se souvient de sa vie précédente ? » C’est complètement ridicule, ajouta Béatrice sur un ton de reproche. Sans compter le tort que tu fais à ta propre image professionnelle, je ne te dis pas…

– J’en ai trouvé un à l’école où je travaille !


Chapitre 2


– Pardon ? fit Béatrice, incrédule devant ce que venait de lui annoncer son amie. Tu en as trouvé un, un enfant !

– Écoute, c’est tout récent et je ne t’ai pas contactée parce que je savais trop bien ce que tu avais fait à notre confrère Dacosta parce qu’il défendait cette idée. J’ai hésité à m’impliquer avec les gens de la télévision, mais ils m’ont remis la liste des psychologues scolaires du pays ayant trouvé un de ces enfants dans leur école. Il y en avait déjà 5 de repérés ! Tu te rends compte… et c’est ce qui m’a décidée. Mais je n’ai parlé de tout ça qu’avec quelques professeurs et uniquement des gens qui me connaissent bien. L’un de ces profs m’a appris qu’un des enfants de son groupe venait justement de se manifester avec des propos typiques de ce genre de cas.

– Je ne peux pas croire que toi, avec ta formation scientifique, tu t’impliques dans des sottises pareilles, fit Béatrice en se dominant pour ne pas trop élever la voix. Et tu as pensé au fait que la télévision va te demander de cautionner ce cas ? Parce qu’ils vont vouloir donner de la crédibilité à leur documentaire, évidemment ?

– Tu ne comprends pas, Béatrice, c’est du sérieux. J’ai contacté ces confrères et consœurs de la liste. Ils ont choisi de collaborer et de venir exposer les faits à la télévision.

Béatrice secoua négativement la tête en répétant « Je n’y crois pas, ils vont participer à ce spectacle ! »

– Les faits, Béatrice, juste les faits. Nous allons nous en tenir aux faits. Nous n’allons pas émettre une opinion professionnelle sur le sujet. Ce n’est pas ce que nous voulons. Les gens tireront leurs propres conclusions en visionnant le documentaire.

Béatrice avait conscience que sa réaction était peut-être excessive, compte tenu de ce qui lui arrivait à elle. Toutefois, elle n’avait pas envie d’encourager son amie à risquer sa carrière pour une chose impossible à vérifier scientifiquement.

– En tant que psychologues, nous permettons à ces enfants de raconter tout ce qu’ils croient savoir sur cette supposée vie précédente, mais nous restons neutres et objectifs. Un confrère, qui a été mis en contact avec plusieurs cas durant sa longue carrière, m’a affirmé que les enfants finissent par réaliser que ce qu’ils racontent ne fait pas partie de la réalité et qu’ils cessent par eux-mêmes d’en parler. Il a aussi remarqué que, passé l’âge de 7 ans, ces « souvenirs » s’effacent tout naturellement.

– Je suppose que ce psychologue t’a dit qu’il avait aussi vu des cas semblables chez des adultes, tant qu’on y est ?

Charlotte parut surprise par cette question. Le constatant, Béatrice se dit qu’elle avait peut-être été trop loin et qu’elle devait se méfier de cette amie qui pourrait éventuellement deviner que quelque chose de particulier lui arrivait.

– Non, pas du tout ! Et je le lui ai demandé en songeant au docteur Dacosta, d’ailleurs. Il semble bien que les adultes ne puissent posséder de tels souvenirs.

Béatrice ne réagit pas, se contentant de prendre une dernière gorgée de café.

– Du moins, ajouta Charlotte sur le ton de la conclusion, si des adultes se rappellent à l’occasion quelque chose à propos de leur existence précédente, ils ont suffisamment de discernement pour savoir qu’il vaut bien mieux ne pas en parler autour d’eux.

Béatrice avait fait exprès de ne pas la regarder au moment où elle avait dit cette dernière phrase. La situation lui semblait si délicate. Elle hésitait à réagir, car il lui semblait que même ses expressions étaient susceptibles de la trahir.

– Et ceux qui n’ont pas ce discernement, ils finissent dans nos bureaux où leurs souvenirs sont automatiquement considérés comme des visions passagères gérables par la médication ! précisa finalement Charlotte avant de terminer son café à son tour.

Béatrice songea qu’elle avait espéré fuir ce sujet en se trouvant de la compagnie pour la soirée et que c’était tout le contraire qui était en train de se produire. Charlotte, quant à elle, la sentait indisposée par ses propos, mais ça au moins, elle s’y attendait. Devant les tasses vides, un malaise perçait petit à petit entre les deux femmes.

– Je ne dis pas que ce soit vrai, Béatrice, reprit Charlotte tout en douceur. Je sais que tout ça n’a aucun fondement scientifique. Je sais que les enfants peuvent très bien avoir vu le personnage dont ils parlent dans un film, une série télévisée ou encore dans un livre et qu’ils font un banal « transfert ».

Béatrice perçut soudain que Charlotte se retenait de lui demander quelque chose...

– Allez, lâche le morceau, Charlotte. Qu’est-ce que tu hésites tant à dire ?

– Je voudrais te demander de venir analyser ce cas que j’ai trouvé, avant que les gens de la télévision ne s’en mêlent. Il s’appelle Tom Lacerte, le garçon. Il a 6 ans. Il vit seul avec sa mère. Elle dit qu’elle marchait avec lui sur un trottoir au centre-ville, il y a deux mois, lorsqu’il s’est passé quelque chose. Elle se trouvait dans un vieux quartier où, jure-t-elle, elle allait avec lui pour la toute première fois. Au coin d’une rue, Tom a crié qu’ils arrivaient à son épicerie et il s’est mis à courir. Elle l’a rejoint pour le voir s’arrêter devant une vieille épicerie de quartier dans laquelle elle n’était jamais entrée.

Tom hurlait de joie. C’est ici, c’est ici, qu’il disait ! Elle l’a suivi à l’intérieur en lui rappelant de ne toucher à rien. Il a jeté un coup d’œil sur les étalages en disant que celui-ci ou celui-là ne se trouvaient pas là dans le temps, que le plancher avait été changé, mais que le plafond, lui, était le même. Et puis, il s’est arrêté devant le comptoir des fruits et légumes. Sa mère me jure qu’il était sous le choc devant les prix. Il disait haut et fort que c’était du vol. Le propriétaire de l’endroit a fini par l’entendre et il s’est approché pour voir qui le traitait ainsi de voleur. Alors il s’est passé quelque chose de vraiment incroyable.

Charlotte fit une brève pause s’attendant instinctivement à ce que Béatrice l’interrompe en lui disant qu’elle ne voulait pas en entendre davantage. Ce ne fut pas le cas. Elle poursuivit :

– Le petit Tom a précisé le prix que lui considérait comme étant valable pour chaque produit, de la laitue aux pommes de terre en passant par les bananes et les oranges. Intrigué, l’épicier a invité le garçon et sa mère à venir à l’arrière, dans l’entrepôt. Il leur a montré une ancienne affiche des années cinquante et les prix pratiqués à l’époque y étaient indiqués. C’étaient ceux que Tom venait de balancer à la figure de l’épicier !

Un silence enveloppa une nouvelle fois la table. Béatrice se sentait un peu perdue, mais surtout, elle se dit que tout ça n’avait aucun sens, aucune logique, et que rien au monde ne pourrait lui faire croire en une pareille fable. Elle se dit aussi qu’elle devait convaincre Charlotte qu’elle s’était fait berner.

– Cette histoire a été de toute évidence inventée, fit Béatrice sur un ton rempli de certitude. Sans doute par la mère qui doit souffrir d’un désordre affectif, désordre la poussant à raconter des histoires abracadabrantes pour attirer l’attention sur son fils et elle.

- J’ai vérifié ! répondit Charlotte.

– Tu t’es rendu sur place, pour parler à l’épicier, voir l’affiche en question et te faire confirmer tout ce que la mère du petit t’avait raconté ?

D’un long hochement de la tête, Charlotte fit signe que oui.

Béatrice lança :
– Je veux le voir.

– Qui, l’épicier ?

– Tom, en premier lieu, précisa Béatrice.

– D’accord, mais tu ne devras faire aucune recommandation à la mère, c’est moi qui suis en charge de ce cas ! Si c’est bien clair entre nous, je t’arrange ça pour cette semaine.

– Demain matin !

– Quoi ? Demain matin !

Fin de l'extrait.

 

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