Pierre Roland Mercier, auteur.


 

Extrait de livres numériques gratuits

 

Le clavier post-mortem: Projet CPM

Le clavier post-mortem - Projet CPM, roman.


RÉSUMÉ

Dans le plus grand secret, le réseau social que tout le monde connait a développé un clavier bien particulier que seuls les défunts peuvent activer. Le jeune ingénieur qui l’a mis au point, David Marcil, apprend que nos disparus ne le sont qu’à nos yeux, qu’entre deux incarnations ils vivent dans nos villes et villages et qu’ils nous visitent régulièrement.

David comprend très vite que son invention va bouleverser les croyances, que les religions risquent de s’écrouler en quelques années seulement, que le fait de communiquer avec nos proches décédés aura de terribles conséquences. Mais ses patrons n’en démordent pas, le clavier post-mortem sera bientôt commercialisé. Ils le congédient.

David accepte alors l’invitation du pape qui a eu vent de toute l’histoire et qui veut que son Église se positionne au plus vite pour faire face à la situation. À Rome, David découvre qu’il n’est pas impliqué dans l’affaire par hasard. Dans sa précédente existence, il a été le Grand Inquisiteur. Le pape et les cardinaux sont inquiets, le Grand Inquisiteur est de retour à Rome, et il est prêt à utiliser le clavier post-mortem pour faire intervenir, depuis l’autre côté de la vie, ceux qu’il a préparés depuis des siècles.


Chapitre premier

On me confie le plus étrange des projets.


C’était la toute première fois que je venais aux États-Unis. Je travaillais habituellement depuis mon domicile, en France, plus précisément en banlieue de Paris. De temps à autre, je devais bien me rendre au bureau principal de l’entreprise, en ville, mais c’était surtout pour des meetings, des formations, des conférences, des fêtes.

Ingénieur analyste-programmeur dans un des plus grands réseaux sociaux de la planète, je n’avais encore jamais rencontré Max, mon patron. Du moins, jamais en personne. Par contre, nous nous étions souvent parlé par vidéoconférence. En entrant dans son immense bureau californien, dont les murs étaient en fait d’immenses fenêtres, je ressentis une sorte de vertige. Une partie de la ville s’étendait sous mes yeux. Je pouvais voir s’affairer tant de gens à la fois dans ce segment du paysage urbain, que je compris que ce bureau pouvait être aussi une sorte d’observatoire.

– Pas mal la vue n’est-ce pas, fit Max en entrant dans son bureau à ma suite les bras chargés de pièces d’ordinateur.

– Effectivement, c’est surprenant, vous avez vraiment des bureaux incroyables ici.

Il étala toutes les pièces sur son vaste bureau vide.

– Voilà, fit-il, je suis prêt à t’exposer ta nouvelle mission pour l’entreprise. Mais je dois d’abord te faire signer un important document, David.

Il sortit un dossier rouge vif d’un tiroir. Il en extirpa un document composé de quelques pages et me le remit. Il prit place dans son fauteuil avec sa propre copie et me fit signe de lire, tout comme lui-même s’apprêtait à le faire. C’était une entente de confidentialité comme j’en avais vue si souvent dans ma carrière.

– Si je comprends bien, Max, c’est une entente de non-divulgation que je dois signer sans même savoir de quoi il s’agit, et je ne peux évidemment pas en avoir une petite idée ?

– Pas le choix David, désolé. Tu t’engages donc, en gros, à travailler désormais dans le plus grand secret, et personne, absolument personne d’autre que moi ne devra savoir sur quoi tu travailleras. Je serai ton seul contact sur ce projet.

– Euh, comment je m’assure que ce projet n’est pas ta propre initiative, sans l’accord de monsieur Z ?

Monsieur Z, c’est ainsi qu’on surnommait le fondateur de l’entreprise, ce réseau social pour lequel je travaillais. Un multi milliardaire, jeune et dynamique, un peu particulier, disait-on.

– Le grand patron a déjà signé sa copie, regarde les pages en dessous.
Je trouvai la page des signatures, et, effectivement, le big boss l’avait signée. J’avais vu sa signature assez souvent pour la reconnaitre.

– Bon, dans ce cas-là, je veux savoir si ce projet va changer ma vie de beaucoup, Max. Quelle est son incidence ? Je devrai venir aux États-Unis souvent ou pas ? J’aurai des gens dans mon équipe ? Je travaillerai à Paris, au bureau principal ou chez moi, comme d’habitude ? Et la durée totale, un an, deux...

– Dans l’ordre, oui et non en ce qui concerne les changements. En fait, je ne sais pas trop quoi te répondre parce que les impacts sur ta vie vont dépendre de tes résultats. À première vue, je ne pense pas que ce soit à prendre en considération. Ensuite, tu pourras avoir à venir me rencontrer deux ou trois fois par année, pas plus. Par contre, je pourrai débarquer en tout temps, et sans prévenir pour voir où tu en es.

– Bon, dis-je, ça me ferait plaisir de te servir de guide dans mon coin de pays, donc pas de souci.

– En ce qui concerne ton équipe, tu auras une seule personne. C’est une jeune femme, mais je ne peux pas t’en parler tant que les documents que tu as en main ne seront pas signés. Tu n’auras besoin de personne d’autre de toute manière, je te l’assure. Tu travailleras chez toi ou dans un local de ton choix situé où tu voudras. L’important, c’est qu’il soit discret, très discret et super bien protégé contre les intrusions. Pour finir, à propos de la durée du projet, je dirais maximum trois ans. Après cette période, l’absence de résultat probant va tout remettre en question et le projet risque de tomber à l’eau. Cependant, j’ai confiance en toi et je crois que d’ici 12 mois tout sera terminé à la satisfaction générale.

Cette dernière phrase me rassurait plus que tout le reste. Je savais que Max connaissait bien mon parcours, mes acquis et mes centres d’intérêt. Nous avions souvent parlé ensemble via le lien vidéo de l’entreprise. Au cours des derniers mois, il m’avait d’ailleurs appelé presque tous les vendredis, en fin de journée. Il se servait un pineau de Charente dans son bureau, et moi je me servais un petit rouge dans le mien, et nous bavardions par-dessus l’Atlantique et les nuages. Max, un membre de la célèbre famille Paxton, était un épris de la France. Il y était venu étudier, il avait épousé une de mes concitoyennes, la jolie Magalie et ils avaient deux beaux enfants, deux petites filles de 7 et 8 ans. J’avais vu leurs photos à tous dans leur page familiale sur le réseau. Je ne le lui avais jamais dit, mais je l’enviais un peu. Moi, les copines, c’était toujours entre deux projets. Aucune ne résistait à mes débordements professionnels. Les femmes n’aiment pas les maisons où tout est centré sur le travail. Les écrans, les boites de contrôle, les claviers de toutes les couleurs, les voix numérisées, etc., c’était loin de représenter ce qu’on appelle « un petit nid douillet ».

- Alors, d’autres questions ? demanda Max.

– Non, pas vraiment. J’ai terminé le dernier projet il y a dix jours, j’en ai fini aussi le rapport post mortem. Curieusement ces mots le firent sourire, je m’en étonnai d’un mouvement de la tête. Il n’insista pas et fit comme si de rien n’était.

– Je comprends donc que tu acceptes ma proposition, dit-il, en ouvrant largement les pages du document qu’il étala sur un coin libre de son bureau, pour ensuite me tendre un stylo. Je signai : David Marsil, puis j’indiquai la date, tout en me disant que je n’avais rien à craindre puisque, depuis mon arrivée dans l’entreprise je n’avais jamais eu à me plaindre de quoi que ce soit. Le salaire était bon, même très bon, je n’avais pas d’horaire fixe, je travaillais comme si j’étais à mon propre compte et je pouvais donner libre cours à ma nature de « workoolique ». On me fournissait les ressources dont j’avais besoin, l’argent n’avait jamais été un souci dans le développement des projets et je terminais tout le temps plus tôt que l’échéancier prévu.

Une fois le document signé, Max m’en remit une copie et son attitude changea du tout au tout. Il devint tellement sérieux d’un seul coup, c’en était presque dérangeant. Il se recula à nouveau dans son fauteuil et commença la plus incroyable présentation qu’il m’ait été donné d’entendre :

– Comme tu le sais, ce que tu viens de signer t’engage au secret le plus absolu, David. Si je découvre que tu t’es ouvert de ce projet à qui que ce soit, ta carrière est terminée et pas seulement chez nous, mais partout, j’y veillerai personnellement. Monsieur Z insiste pour que je sois ton seul contact pour ce projet, moi seul. Si jamais il m’arrivait quelque chose... Il fit une longue pause et regarda une photo de ses deux fillettes accrochée au mur avant d’ajouter : c’est lui-même qui prendrait la suite.

– Qui, monsieur Z ?

Il fit un signe affirmatif, puis il enchaina :

– Il n’y a que lui qui pourra poursuivre, puisque nous ne sommes que deux dans ce projet.

– Vous serez trois avec moi et même nous serons quatre sous peu, avec la personne dont tu m’as parlé pour le moins brièvement et qui doit travailler avec moi...

– Pas si vite, pas si vite. Laisse-moi finir, tu auras le tableau complet tout à l’heure. Alors s’il devait m’arriver quelque chose, tu ne donnes aucune information à qui que ce soit, sauf à monsieur Z lui-même. C’est clair ?

– Tout à fait clair. Ce serait bien la première fois que je lui adresserais la parole, à part que pour le saluer dans un congrès, dis-je en espérant détendre un peu l’atmosphère.

– Je dois aussi te mettre en garde sur le fait que si tu en parles à quelqu’un ou, si tu fais en sorte, sciemment ou par négligence, que quelqu’un ait connaissance même partiellement de ce projet, l’entreprise va te poursuivre en justice et tu finiras en SDF.

– OK, ça va, j’ai compris le principe, fis-je sur un ton narquois. Ce ne sera pas nécessaire pour toi d’ajouter que je pourrais aussi me faire heurter par un chauffard ou ramasser une balle perdue dans une bataille de rue en plein Paris.

Il ne dit rien, pas un mot, mais son regard parlait pour lui. Je choisis de ne pas insister sur mes deux dernières propositions. Il fit de même. Après un silence qui me parut interminable, je sentis qu’il valait mieux pour moi le rassurer pleinement.

– Écoute, je vois bien que ce projet est particulier, c’est le moins qu’on puisse en dire. Si le big boss est impliqué personnellement dans un si grand secret, je comprends que c’est quelque chose qui ne doit pas sortir et tu peux compter sur moi. Personne ne saura sur quoi je travaille. Absolument personne, je te le jure. Et tu n’as pas à t’inquiéter, je vais prendre toutes les précautions nécessaires pour qu’aucune négligence ne soit commise non plus. Tu peux dormir sur tes deux oreilles, Max.

– Voilà ce que je voulais entendre. Je sais que tu as sécurisé ta maison. Des caméras partout, un système d’alarme relié à une centrale et à ton portable, un coffre à l’épreuve des incendies pour y placer les composantes et tes disques durs, bref, tout est déjà en place. Sur le lien vidéo, nos communications sont déjà sécurisées, mais je vais faire passer le cryptage une coche au-dessus, par précaution. Ton portable, tu ne devras jamais t’en servir pour me communiquer des infos en clair, pas plus que tout autre moyen de communication non sécurisé. Sur le serveur de l’entreprise, je t’ai ouvert un segment juste pour toi. C’est sécurisé au max, ajouta-t-il.

– C’est sûr que sécurisé au max par Max, ça doit être du sérieux, dis-je désireux d’en profiter pour alléger l’ambiance encore un brin.

– Je te communiquerai le code d’accès de ton segment de serveur via le lien vidéo lorsque tu seras rentré en France.

– OK, bon, les préliminaires doivent être complétés maintenant, je présume. Si on passait à l’acte et que tu me disais enfin de quoi nous parlons sans en parler, depuis tout à l’heure. En disant cela, j’avais porté mon regard sur toutes les pièces qui couvraient son bureau.

– J’adore ton humour David, je te l’ai déjà dit, fit-il se relâchant enfin un peu. Alors voilà, ces pièces c’est n’importe quoi, c’était juste pour les gens de la boite qui savaient que tu venais et auxquels j’ai simplement dit que je te confiais un nouveau projet. Je ne voulais pas attirer l’attention sur toi afin que personne ne puisse faire des liens fâcheux par la suite, si un problème survenait. Tu devras peut-être utiliser ce genre de stratagème toi aussi, à l’occasion bien entendu.
J’approuvai d’un signe de tête et il reprit :

– Ce projet, seule une personne ayant complété des études en ingénierie et des études en programmation peut le mener à terme. J’ajoute que cette personne doit aussi posséder des connaissances générales exceptionnelles, en plus d’avoir beaucoup appris sur elle-même tout en développant une approche particulière de la vie. C’est pour toutes ces raisons que Monsieur Z et moi nous t’avons choisi.

Je devinais que le fait que je vive seul, que je sois un passionné qui se donne à fond dans son travail et que je n’éprouve pas le besoin de sortir régulièrement avec une bande de copains, faisaient aussi partie de leurs raisons de me choisir. Je n’eus cependant pas le temps de m’attarder à cette idée bien longtemps, sa phrase suivante prit toute la place dans mes neurones, toute...

– Tu vas fabriquer un clavier qui va permettre aux défunts de communiquer avec les vivants.

– Comment ? fis-je abasourdi par ce que je venais d’entendre. Un clavier qui... où as-tu pris cette idée, Max ? Et en plus, personne ne sait de manière certaine qu’il y a une vie après la mort, personne.

– Monsieur Z le sait lui.

Là, j’ai eu du mal à ne pas m’étouffer de rire, mais Max avait repris cet air sérieux, presque paralysant, qu’il avait au début de sa présentation. Je parvins à me contenir, bien qu’il ait certainement perçu que je trouvais cette histoire tout à fait ridicule. Il ajouta : il le sait parce qu’il a eu la visite d’une personne décédée. Et je t’assure qu’il n’était ni soul, ni paf, ni quoi que ce soit. Il l’a vue et il lui a même parlée.

Ouf, je venais d’apprendre que le créateur du réseau social dans lequel je travaillais était un homme qui parlait aux morts. Je comprenais du coup la nécessité pour le big boss et son acolyte de garder le secret. Tout ça me paraissait résolument absurde.

– Il y a quelques mois, Monsieur Z m’a confié avoir reçu la visite d’un défunt, un homme qu’il avait bien connu durant ses études et qui est décédé dans un accident de moto, l’année précédente. Au moment de son accident, l’homme venait de terminer des études en physique au MIT, spécialisation champ magnétique. Ce qu’il a suggéré à monsieur Z, est directement en rapport avec sa formation. C’est de fabriquer un clavier muni de capteurs ultrasensibles sous les touches, capteurs capables de détecter le plus infime champ magnétique.

– Et tu y crois vraiment ? Le big boss a peut-être une imagination trop fertile ?

– J’ai confiance en lui David, et je sais que cette rencontre avec une personne décédée a bien eu lieu. Je le connais depuis de nombreuses années. Ce n’est pas un homme capable d’inventer des histoires pareilles. Et puis, il n’a jamais démontré le moindre intérêt pour le surnaturel.

– De la manière que tu décris ça, c’est troublant, fis-je.

Au fond, je n’en avais rien à cirer que ce soit des sornettes ou pas, puisque la mission risquait d’être passionnante de toute manière. Techniquement, ce serait tout un défi.

– Je vais voir comment je pourrai bricoler quelque chose, dis-je. Je vais réfléchir à ce que pourrait être mon point de départ…

– Je l’ai déjà ton point de départ, fit Max. Il sortit un petit appareil gris de son tiroir. Voici un détecteur de champs magnétiques tout à fait banal, c’est fabriqué dans l’état de New York.

L’appareil avait un la forme d’une télécommande de téléviseur. Il comportait 5 lumières LED, comme on les appelle, qui surmontaient un graphique de couleur passant du vert au rouge. Une mesure en milligauss était indiquée, allant de 1,5 à plus de 20 milligauss.

– Hé ! C’est le détecteur de fantômes des émissions de chasseurs de fantômes de la télé, fis-je en m’efforçant d’éviter de tourner l’apparition de cet appareil en ridicule.

– Exactement, et je sais, avant que tu ne le mentionnes, qu’il suffit d’un talkiewalkie qu’on déclenche dans les 3 mètres aux alentours pour le faire clignoter et simuler une conversation avec un défunt, mais il marche réellement, je m’en suis assuré.

– Là tu m’intrigues. Tu es allé à la chasse aux fantômes toi-même ?
Oui, et je t’y amène ce soir. Tu auras l’occasion de vérifier par toi-même que cet appareil peut réellement servir de point de départ au CPM.

- CPM ? dis-je à la fois surpris d’apprendre que je partais chasser le fantôme et que ce clavier qui n’existait pas encore portait déjà un nom.

– Clavier Post Mortem, fit Max.

Sur ces mots, sa secrétaire entra lui rappeler qu’il devait assister à une réunion importante dans une dizaine de minutes. Il me confirma qu’il passerait me prendre à mon hôtel vers 22 h et qu’il en profiterait pour me donner les informations dont j’avais besoin pour commencer ce projet invraisemblable.

Une heure plus tard, j’étais dans ma chambre d’hôtel. J’avais mis en marche la télévision, comme je le faisais toujours lorsque j’étais en voyage. J’en avais réduit le volume au point de plus entendre qu’un bourdonnement. C’était comme si je n’avais besoin que de l’image du monde extérieur, juste pour me rassurer que tout était encore là. À la maison, jamais je ne laissais la télévision en marche ainsi. Je m’en fis l’observation en m’allongeant sur l’immense lit king, les mains croisées derrière la nuque. Tout était plus gros aux USA, je le constatais sans cesse depuis que mon avion s’était posé.

Le regard perdu dans le plafond blanc, je réfléchissais à ce qui m’arrivait, à ce qui me semblait bien être une histoire de fou. Je me dis que, si j’avais été un plus parano de nature, je me serais demandé si Max ne se servait pas de moi dans un but inavouable, un but qui m’échappait encore… pour l’instant. Je me mis à considérer que cette histoire de vie qui continue après la mort restait tout de même une possibilité. Après tout, certains y croyaient intensément et si le big boss avait vraiment vécu un contact avec un défunt, il était justifié qu’il en soit convaincu. Or, si un convaincu avait les moyens de percer le mystère de la vie après la mort, c’était bien un multi milliardaire comme lui.

Quelques minutes plus tard, je réalisai que j’avais fermé les yeux et que je m’étais déjà plongé dans la conception théorique d’un micro capteur de champ magnétique. Je souris.

– On dirait bien qu’ils ont choisi le bon gars pour leur projet, dis-je à voix haute juste pour entendre le son de ma voix dans le silence qui commençait à s’appesantir.

La voiture avait roulé pendant une bonne demi-heure. Il était à peu près 22 h 30 lorsque nous arrivâmes dans une banlieue américaine typique des années 80, comme on en voit souvent au cinéma. L’éclairage des rues américaines m’étonna par sa clarté. On dirait qu’ils veulent tout faire pour se sentir comme en plein jour, me dis-je.

Max gara la voiture devant une coquette maison brune, très bien entretenue. Ses volets verts, à l’européenne, attirèrent mon attention parce que c’était la seule maison de la rue à en posséder de ce genre. La pelouse était visiblement bien tenue, les arbustes bien taillés. Un garage voisin de la maison donnait l’impression d’avoir été un peu oublié, mais l’endroit n’avait rien à voir avec l’image qu’on se fait généralement d’un lieu hanté, ça me sautait aux yeux.

– C’est pas ce à quoi je m’attendais, dis-je d’un ton presque déçu.

– Attends, ne juge pas trop vite. Nous sommes ici chez une de tes concitoyennes, madame Bellefeuille. Elle a épousé un Américain qui est décédé il y a une quinzaine d’années.

À notre approche, la porte d’entrée s’ouvrit et une dame dans la jeune soixantaine apparut. Elle était encore jolie, toute mince, élancée, aux cheveux gris très courts. Elle portait avec élégance une petite robe bleu foncé qui lui donnait un peu l’air d’une dame de la haute.

– Voilà donc le fameux David dont vous m’avez parlé Max, fit-elle, dans un français à peine teinté d’un accent étranger.

– C’est lui, en chair et en os, dit Max, sur un ton blagueur.

– Je suis enchanté, Mme Bellefeuille, dis-je en lui serrant la main.

– Ah non David, pas à l’Américaine, je vous en prie.

Et elle me fit la bise, comme on le fait chez nous, ce que je ne manquai pas d’apprécier. Quelques instants plus tard, nous étions tous trois assis au salon. La maison mélangeait assez adroitement, me semblait-il, des éléments de décor européens et américains. Max et moi avions pris place sur un gros canapé brun en cuir. Mme Bellefeuille nous faisait face, dans un fauteuil de type Marquise, comme on en trouve en France. Sur les murs du salon se trouvaient des photographies de famille, dont une prise au pied de la tour Eiffel. Une très belle jeune femme tenait le bras d’un gras gaillard en uniforme militaire. Je reconnus sans peine Mme Bellefeuille.

– Votre mari était militaire, demandai-je ?

– Oui, mais il a quitté les forces navales peu de temps après notre mariage. En fait, dès que j’ai accouché de Laurie. Il voulait s’assurer de passer le plus de temps possible avec nous. C’était un homme comme on en voit peu, je vous assure David. C’était, pas contre, un passionné de mécanique et il passait, je vous l’avoue, bien trop de temps dans ce garage que vous avez dû voir en arrivant. Nous avons toujours vécu ici, dans cette petite maison, ajouta-t-elle en regardant tout autour d’elle, tout sourire. Puis, elle fit une pause, attendant sans doute d’autres questions.

- Vous pensez que Laurie va venir ce soir, Mme Bellefeuille ? demanda Max.

Elle regarda sa montre et fit :

– Si elle vient, elle ne devrait plus tarder. Comme je vous l’ai déjà mentionné lors de vos visites précédentes, elle est de nature ponctuelle. Le seul problème, c’est qu’elle ne peut pas toujours...

Un bruit de clochette l’interrompit. Elle regarda vers le plafond.

– C’est elle. Nous allons monter la voir si vous le voulez bien.

Je ne comprenais pas vraiment ce qui venait de se passer. Je venais d’apprendre que sa fille allait arriver, et je m’attendais évidemment à la voir entrer par la porte, mais c’est une clochette qui nous informe qu’elle est déjà là. Je me dis qu’elle avait dû entrer par-derrière, puis monter au premier pour se préparer à nous recevoir, qu’elle devait avoir son propre appartement là-haut, bref je cherchais à comprendre parce que quelque chose ne se passait pas vraiment normalement.

Max ne dit rien, Mme Bellefeuille non plus. Ils me précédèrent dans l’escalier. Au premier, la porte juste en face de l’escalier était entrouverte. Une lueur de chandelles qui vacillent éclairait faiblement la partie visible de la pièce. Mme Bellefeuille ouvrit la porte toute grande et nous indiqua d’entrer. Elle referma la porte derrière nous.

Ce que je vis alors me surprit au plus haut point. Dans une chambre tout à fait conventionnelle se trouvait, sur le plancher, au pied du lit, un grand carton d’environ un mètre sur un mètre. Dans ce carton, on avait découpé des trous et dans ses trous se trouvaient de petits appareils détecteurs de champs magnétiques comme celui que Max m’avait montré dans l’après-midi. Sous chacun de ces appareils, des mots étaient inscrits, en français. Il y avait OUI, NON, SAIS PAS, BIEN, MAL, RIRE, BONSOIR, AUREVOIR. Tout cela était bien ajusté, bien centré dans le grand carton, sauf un dernier détecteur visiblement ajouté par la suite, sous lequel le mot PLEURE avait été écrit un peu à la hâte.

Je regardai Max, mais il ne faisait pas attention à moi. Je regardai Mme Bellefeuille qui me désigna aussitôt le plancher couvert d’un tapis rose à motifs. Elle s’y installa, juste devant le carton, et elle nous indiqua de faire de même. En prenant place, je remarquai une clochette dorée sur un socle, posée sur le pied du lit. C’est à ce moment que je sentis mon cœur battre un peu plus fort dans ma poitrine.

– Bonsoir Laurie, fit Mme Bellefeuille.

Le détecteur vis-à-vis le mot "bonsoir" se mit à scintiller. À ce moment précis, mon cœur se mit à battre la chamade. Je savais qu’un détecteur pouvait être déclenché avec un simple signal radio, ou même celui d’un téléphone portable dans les environs immédiats, mais alors, tous les détecteurs en présence s’allumeraient, pas seulement l’un d’entre eux. Ma logique s’en trouvait bouleversée et elle entrainait mon raisonnement à sa suite. J’avais maintenant réellement l’impression que mon cœur allait sortir de ma poitrine. Max s’en rendit compte et s’adressa à moi, comme si ce qui venait de se passer était tout à fait normal...

 

(PUBLICATION DE CET EXTRAIT INTERDITE. Toutefois, vous pouvez en publier quelques paragraphes dans votre propre site Web, exclusivement si vous indiquez le titre du livre et le nom de son auteur ou si vous placez un lien vers cette page. N'oubliez pas que Google pénalise les sites Web reproduisant un contenu à l'identique.)

Ce roman est disponible dans votre pays !
Liste des librairies ici