Pierre Roland Mercier, auteur.


 

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Le clavier post-mortem: Projet CPM

Le clavier post-mortem - Tome 2 - Le voyage infernal !

Une invention qui apporte la preuve de la vie après la mort.


Chapitre premier

Je pris place devant mon écran après avoir fermé la porte de mon bureau. Ici, au monastère, tout comme à l’abbaye voisine, c’était l’heure des présentations aux visiteurs de partout dans le monde. Toutes les pièces adéquates étaient remplies de gens venus apprendre comment utiliser le clavier post-mortem, le CPM, pour communiquer avec les défunts. Parmi ces visiteurs se trouvaient des religieux, mais aussi beaucoup de laïcs.

– Vous êtes là, Joseph ? fis-je à voix haute en songeant combien était précieux pour moi ce scientifique du CERN de Genève qui avait perdu la vie dans un banal accident de voiture, après s’être endormi au volant.

L’écran de mon CPM pris vit. Des lettres apparurent :

– Oui, je suis là, frère David-Tomas. Comment allez-vous ?

– Très bien et vous ? demandai-je tout en retirant de mon vêtement monastique un bout de fil blanc qui s’était accroché à la hauteur du coude droit.

– Pour un défunt, je me sens plein de vitalité, mais celle-là je vous l’ai déjà faite, n’est-ce pas ? écrivit-il en terminant sa phrase par une émoticône sourire.

Souriant à mon tour, je fis un signe positif avant d’ajouter :

– Procédons à l’identification si vous le voulez bien, Joseph ?

Ce procédé d’identification était simple, mais efficace. Puisque n’importe quel des défunts communiquant avec nous pouvait prétendre être quelqu’un qu’il n’était pas, nous nous devions de mettre au point un moyen de nous rassurer sur son identité.

– Ce matin, cela donne 4288, écrivit Joseph à l’écran.
Je fis une petite opération mathématique mentale et je trouvai sans peine le résultat attendu. C’était bien Joseph qui utilisait mon CPM pour faire apparaitre ses paroles sur l’écran.

- Sommes-nous seuls, mon ami ? fis-je.

– Tout à fait seuls. Tout à l’heure, une personne s’est approchée, un confrère à moi. Je lui ai expliqué que j’étais en attente d’une conversation avec le fondateur de notre ordre, les frères du savoir. Il m’a alors exprimé son admiration à votre endroit, ce qui m’a fait réaliser que j’ai bien de la chance de vous côtoyer ainsi, frère David-Tomas de Torquemada. Votre objectif de relier les deux côtés de la vie grâce à votre invention prend forme un peu plus tous les jours.

– Joseph, je vous en prie, vous savez bien que cette déférence me met mal à l’aise, dis-je d’un trait. Vos confrères admiratifs n’ont qu’à m’accompagner au quotidien de temps à autre et ils verront vite que je ne suis pas la personne fascinante qu’ils imaginent.

– Mais ils le font, soyez-en certain, écrivit Joseph. Depuis la conférence de presse de lancement de votre clavier post-mortem, au Vatican, il y a un an, vous êtes devenu un des principaux sujets de conversation chez les défunts, ceci dit sans vouloir vous contrarier le moins du monde.

Voilà bien ce qui me gênait le plus avec mon invention, j’avais perdu toute intimité et je n’étais pas le seul dans cette situation. Depuis que nous avions appris que nos disparus se trouvaient toujours ici, tout autour de nous, du moins pour bon nombre d’entre eux entre deux incarnations, partout dans le monde les gens se plaignaient de n’être plus vraiment seuls, nulle part.

Des psychiatres avaient aussitôt avancé que cette perspective d’être surveillé constamment, ou du moins d’être susceptible de l’être avait toujours fait partie de la perception humaine. C’était ainsi depuis l’aube des temps. D’ailleurs, mentionnaient-ils comme exemple, les religions ont intégré cette impression de ne pas être seul même dans l’obscurité la plus totale, en affirmant que Dieu voit tout et qu’il est partout.

L’intervention de ces psychiatres était arrivée juste au bon moment. Elle avait calmé certains esprits qui commençaient à s’échauffer, particulièrement en France, où quelques personnes avaient même manifesté contre le CPM, voyant dans son usage une forme d’atteinte à leur vie privée. Des journalistes avaient d’ailleurs interviewé un des manifestants qui affirmait se sentir épié lors de ses ébats avec une autre partenaire que sa femme. Toute l’affaire tourna à la blague et plus personne n’aborda le sujet, heureusement !

Sauf que nous étions tous conscients que des défunts, des proches tout comme des étrangers, pouvaient se trouver à nos côtés sans que nous le sachions, à n’importe quel moment du jour ou de la nuit. Ces gens pouvaient nous épier, c’était maintenant évident, car ils nous voyaient et nous entendaient. Sur le Web, dans les forums et les blogues, les utilisateurs du CPM discutaient du fait que les défunts nous regardaient vivre, que nous étions pour eux une sorte de divertissement, un peu comme nous regardons nous-mêmes les gens vivre dans un feuilleton télévisé.

Deux mois après le lancement du clavier post-mortem au Vatican, une curieuse histoire était apparue dans les journaux américains, une histoire démontrant que les défunts pouvaient tout entendre de nos propos. Une femme avait confié à son thérapeute avoir été agressée sexuellement par son père, alors qu’elle était enfant. Or, le père de la jeune femme venait tout juste de se procurer un CPM dans l’espoir de rejoindre son épouse récemment décédée. Il l’a rejointe sans peine, car elle était là, près de sa famille. Sauf qu’elle était présente au moment où sa fille s’était confiée à son thérapeute. La défunte remplit l’écran du CPM de son époux d’injures et de promesses de faire de la suite de son existence un véritable enfer.

– Vous avez trouvé les informations que je vous ai demandées, Joseph ?

– Oui, j’ai fini par trouver.

– Et alors…

– Et alors, vous aviez vu juste, c’est à propos des musulmans. Et la CIA est derrière tout ça. Je l’ai moi-même validé.

– Bon sang, la CIA ! Alors vous resterez présent ici, dans mon bureau durant toute la rencontre avec lui, n’est-ce pas ? Vous avez bien pris soin de faire suffisamment de périodes de somnolence, comme vous les appelez. Vous ne risquez pas de manquer d’énergie en plein milieu de la rencontre ? Je sais que vous en avez énormément sur les épaules, Joseph !

– Rassurez-vous, frère David-Tomas, je gère très bien mes périodes de somnolence.

– Sans doute, mais j’ai toujours en tête ces conversations abruptement interrompues avec certains défunts. Ils étiraient leur période de veille au-delà de leur limite personnelle et ils se trouvaient soudainement plongés dans une période de somnolence afin de récupérer. C’était plutôt déroutant pour moi. Aujourd’hui, je dois compter sur votre vigilance pour deux raisons : la première, c’est que vous assistiez à cette rencontre afin de me donner votre opinion sur ce qui aura été dit et la seconde, afin que vous fassiez le vide autour de mon interlocuteur et moi. Nous ne devons être entendus de personne d’autre que vous !

Les mots « Comptez sur moi » apparurent à mon écran.

– Je ne veux pas surtout pas être espionné par un défunt qui irait répéter aux mauvaises personnes ce qu’il a entendu dans ce bureau, comme le font trop souvent les défunts qui se divertissent en épiant les vivants. Pardon, je ne voulais pas dire « les vivants », vous le savez bien, Joseph. Vous êtes tout aussi vivant que je le suis, là où vous êtes ! C’est évident.

– Je sais, frère David-Tomas. Ne vous inquiétez de rien, je veille. Si une bonne âme s’approche de votre bureau, je l’éconduirai poliment.

– Une bonne âme, dites-vous… décidément, vous êtes particulièrement de bonne humeur ce matin mon cher Joseph. Et parlant de bonne âme, notre ami commun se porte bien ?

– Sa Sainteté le pape est en pleine forme, je vous rassure. Ce n’était qu’un petit rhume estival, rien de bien grave. Il est à Castel Gandolfo pour les trois prochains jours, je vous dis cela au cas où vous devriez le joindre…

– Après ma rencontre de tout à l’heure, c’est bien possible, oui.

– Parlant de rencontre, fit Joseph à l’écran, je vois le frère Jocelyn qui arrive avec votre visiteur. N’oubliez pas de fermer cet écran surtout !

– Merci, dis-je en appuyant sur le bouton de l’écran pour me diriger aussitôt vers la porte d’entrée de mon bureau à laquelle on frappait déjà.



****


– Bonjour Max, fis-je en accueillant à bras ouverts mon ancien patron alors que le frère Jocelyn me fit discrètement signe, en s’éloignant, que notre visiteur avait apprécié ce qu’il avait vu.

Avec mon invité, il venait tout juste de compléter une visite guidée de nos installations, mais je savais pertinemment qu’il était un peu fatigué de servir de guide alors qu’il avait tant de choses plus passionnantes à faire. Toutefois, je me sentais en confiance avec lui, car c’était un de mes supporteurs de la première heure, dans ce monastère comme dans cette incroyable aventure qui consistait à mettre les gens en contact avec leurs proches décédés. Et puis, je savais qu’il donnait de nos installations une image réaliste, efficace, alors que les nouvelles recrues avaient parfois tendance à enjoliver les choses pour se donner de l’importance.

– Heureux de te revoir, David, fit Max en me faisant l’accolade puis en rajustant soigneusement sa cravate bleue qui tranchait sur son costume noir.

– Joli ton costume, dis donc, fis-je sur un ton taquin.

– Arrête un peu, tu sais que je déteste porter ce genre d’accoutrement. Je me sens comme dans un costume de clown, mais c’est le boulot qui veut ça et surtout la fonction, parait-il. Ceci dit, vous n’avez pas ce souci, tout le monde est habillé de la même manière ici.
Il avait raison et j’en étais fier. Nos sœurs, les moniales de l’abbaye voisine du monastère, tout comme nous, les moines, avions choisi de porter des vêtements religieux redessinés spécifiquement pour nous, les membres de l’ordre des frères du savoir. Un ordre du 21e siècle, dont les règles et le fonctionnement tranchaient nettement avec la tradition.

Je savais cependant que Max avait toujours du mal à s’habituer à me voir habiller en moine. Nos nouveaux habits étaient pourtant modernes, un peu plus encore pour les moniales que pour nous, me semblait-il d’ailleurs. Elles portaient un chemisier brun pâle, léger et confortable sur une jupe d’un brun légèrement plus foncé, couvrant tout juste les genoux. De notre côté, nous portions une tunique brune, d’un brun pâle également, elle aussi confectionnée dans un tissu tenant compte de la chaleur qui règne dans cette région d’Espagne toute l’année durant, ou presque.
Sur nos épaules, nous revêtions le scapulaire, une sorte de survêtement couvrant le corps de haut en bas et ouvert sur les côtés. Au lieu d’un ceinturon en tissu ou en corde, comme le voulait la coutume, nous disposions d’une ceinture en cuir souple d’un brun plus foncé. La capuche, suite à la consultation populaire de nos membres, avait été retirée, nous éloignant encore davantage de l’image traditionnelle qu’on se faisait d’un moine ou d’une moniale. Les anciennes soutanes lourdes et chaudes ne manquaient à aucun d’entre nous, c’est certain, même à moi qui n’en avais porté que temporairement.

– Être ici, sur place, c’est une tout autre expérience, dit Max en regardant vers la porte de mon bureau, sans doute pour vérifier qu’elle était bien fermée.
Cette attitude me confirma qu’il avait effectivement quelque chose d’important à me dire, quelque chose de confidentiel. Après tout, c’était sa toute première visite au monastère, même si le CPM avait été lancé mondialement il y avait un peu plus d’un an déjà.

– Nous sommes seuls, des deux côtés de la vie, je m’en suis assuré tout à l’heure, fis-je. C’est Joseph qui fait le guet de l’autre côté.

– Excellent, avec lui, je suis en confiance, personne ne nous écoutera.

– Et comment as-tu trouvé nos installations ? demandai-je en espérant peut-être retarder quelque peu l’annonce de ce qui devait forcément être une mauvaise nouvelle.

– Elles sont superbes, c’est le moins que je puisse dire, fit-il en s’installant sans attendre sur un des quatre sièges qui encerclaient la petite table ronde placée dans le coin droit de mon bureau, près de la fenêtre.

– Je suis content qu’elles te plaisent, dis-je en prenant place aussi à la table. Nous avons dû faire vite comme tu le sais, mais je suis assez satisfait des résultats. En une année seulement nous avons atteint la pleine capacité du monastère, ainsi que de l’abbaye voisine. Toutes les cellules monastiques sont occupées soit par des postulants soit par de nouveaux membres de notre ordre. Désormais, nous avons même une liste d’attente de candidats.

– Impressionnant, je l’avoue sans hésiter. J’aurais cru que votre recrutement serait plus difficile.

– Ce qui fait la différence, c’est que des religieux de partout ont expérimenté le CPM dans les semaines suivant le lancement auquel tu as participé, à la chapelle Sixtine, avec le pape. Leur réaction a été excellente. Beaucoup ont communiqué avec des défunts de manière active depuis. Ces religieux se sont alors rendu compte que leurs proches n’avaient absolument pas été préparés à ce qui les attendait de l’autre côté de la vie. Ils se joignent à nous afin de faire leur part pour préparer les futurs décédés à ce qui les attend. Et ce n’est certainement pas ici que tu entendras quelqu’un dire : « Nous n’avons qu’une vie à vivre », je te l’assure.

– Au fond, dit Max en posant son porte-document sur la table et en retirant de ce dernier une grande enveloppe, ils font ce qu’ils ont toujours fait, préparer les âmes pour la suite, sauf que cette fois ils ont des preuves à propos de ce qui se passe après la mort. Ce ne sont plus seulement des croyances inspirées par l’ignorance. Mais si je suis venu te voir, c’est qu’il se passe quelque chose dont je devais te parler en personne… tu t’en doutes bien !

Je fis comme si je n’avais pas entendu sa dernière phrase. Je réalisais que je n’avais pas du tout envie de voir se modifier brusquement la situation dans laquelle je me trouvais en ce moment. Et puis Max était la seule personne de mon entourage qui représentait encore ma vie passée, ce qui me rendait parfois mal à l’aise.

Il me semblait que sa seule présence me faisait me sentir un imposteur dans mes vêtements de moine. Après tout, il m’avait connu des années durant en tant que civil, alors que je n’avais aucun lien avec l’Église. Ironiquement, il lui arrivait alors de me parler de l’office du dimanche auquel il assistait régulièrement avec sa femme et ses deux filles, alors que moi je n’abordais jamais les questions religieuses, pas plus que je ne m’approchais des églises, d’ailleurs.
Il savait que je m’étais fait moine parce que la religion me semblait être le cadre le plus propice à mon invention. Un clavier permettant de communiquer avec les défunts n’était pas un produit comme les autres. Dès les premières heures, j’étais convaincu que le CPM allait plonger le monde dans le chaos s’il n’était pas encadré par des religieux. Heureusement, le pape m’avait appuyé dans mon projet et mon invention avait bénéficié de la plus magistrale des introductions dans le monde, lors d’une conférence de presse historique, à Rome.

Le Saint-Père, de son côté, voulait montrer au monde entier que l’inventeur du clavier post-mortem, après avoir pris connaissance de ce qui se passait après la mort, croyait plus que jamais en l’existence du Créateur. Ce qui était le cas, en effet, tout comme la plupart des défunts avec lesquels j’avais eu l’occasion de discuter.

Toutefois, pendant l’année qui venait de s’écouler, alors que j’avais consacré tout mon temps à mettre en place un système d’assistance aux utilisateurs du CPM, une sourde crainte s’insinuait parfois en moi. Un peu comme si, à tout instant, quelque chose de grave pouvait survenir. Une chose contre laquelle rien ni personne ne pourrait faire quoi que ce soit. Une chose si terrible que tout s’écroulerait autour de moi et de ceux qui m’avaient suivi dans ce projet.
Chaque fois que cette crainte imprécise grandissait en moi, je me rappelais de la mise en garde que m’avait faite le pape au sortir de la conférence de presse de lancement du CPM. Il m’avait alors dit sur un ton dramatique que j’avais désormais le pouvoir de sauver ou de détruire son Église !

J’en avais été atterré et lorsque j’avais appris la visite imprévue de Max, il y a deux jours seulement, cette mise en garde du pape m’était revenue en tête. Je savais qu’une telle visite devait concerner un souci majeur. J’allais bientôt savoir si cette visite allait déclencher cette chose si terrible qui allait tout faire s’écrouler autour de moi !

– Nous préparons les âmes pour la suite. C’est effectivement ce que nous faisons ici, Max, fis-je. Nos efforts sont maintenant basés essentiellement sur la réalité de la vie après la mort et sur ce que les défunts nous en apprennent. Les gens que nous formons dans nos installations deviennent eux-mêmes des formateurs et partent enseigner l’usage du CPM soit dans leur région d’origine, soit ailleurs.
Max ne semblait plus m’écouter. Il avait ouvert sa large enveloppe et en avant sorti quelques feuilles montrant des graphiques.

– Il se passe quelque chose de particulier…, fit-il.

– C’est sans doute à propos des suicides, dis-je, de ces gens qui se donnent la mort pour aller de l’autre côté de la vie afin de rejoindre un proche qui leur manque ou alors de ces gens qui se font leurrer par des défunts du groupe des communs qui se font passer pour un être cher…

– Non, tu n’y es pas du tout ! D’ailleurs, je dois te dire que sœur Agathe, frère Jocelyn et toi, vous aviez raison à ce sujet. Vous m’aviez affirmé que le nombre des suicides diminuerait largement avec la mise en place des bureaux de votre ordre à travers le monde et c’est en plein ce qui est en train de se passer. Partout où les frères du savoir se sont installés pour faire de la formation locale sur le CPM, le taux de suicide est revenu à la normale. Ce qui, d’ailleurs, nous met tous un peu plus de pression pour que tu installes des représentants de ton ordre là où il n’y en a pas encore.

– Oui, mais justement nous t’avons demandé de nous donner le temps de nous installer dans chaque région « avant » que vous y fassiez la vente du CPM, fis-je en guise de rappel, car ce n’était pas toujours le cas, malheureusement.

– Je sais, je sais, David, mais, si tu veux parler de ça, je te dirai que le souci c’est aussi que les gens sont mobiles et qu’ils se procurent des CPM dans d’autres régions que la leur, qu’ils rentrent chez eux pour l’installer et le présenter à tout leur entourage, ceci sans la moindre assistance de votre part. Ils ne suivent pas le processus de mise en marché qui prévoit que chaque nouvel utilisateur recevra votre formation personnalisée, que ce soit à distance ou sur place avec vos représentants locaux. Ce sont ces gens-là qui nous posent un problème !

– Alors il faut encore améliorer les instructions qui accompagnent chaque CPM, fis-je.

– Les gens ne prennent pas tous le temps de les lire. Ils branchent le CPM à leur écran et ils attendent que leurs proches décédés s’en servent, tout simplement. Il vous faut trouver une autre solution, mais ce n’est pas pour ça que je suis ici…

Il venait de soulever ses feuilles avec les graphiques lorsque je l’interrompis dans son geste, bien conscient de décaler encore une fois le moment où j’allais apprendre la véritable raison de sa venue au monastère. Il venait de me fournir une occasion de lui parler de ce que nous avions préparé tout dernièrement, je n’allais pas la laisser passer :

- Nous pourrions utiliser l’APP ? fis-je, certain de le surprendre.

– L’APP, l’apprentissage par problèmes, c’est ce dont tu parles ?

- Tu connais ? dis-je avec étonnement.

– Évidemment, c’est relativement nouveau, mais ça semble prometteur.

Je constatais encore une fois que Max était bien l’homme de la situation. Il n’avait pas été choisi comme directeur de la commercialisation du CPM par le plus grand réseau social Web de la planète pour rien. Il possédait de vastes connaissances et il était toujours à l’écoute. Il apprenait constamment et il appliquait des raisonnements qui se révélaient, la plupart du temps, très efficaces.

– Je pensais te surprendre au moins un peu, mais je constate que ce n’est pas aujourd’hui que j’y arriverai, dis-je en riant. Cette technique d’enseignement, l’apprentissage par problème, est vraiment différente du traditionnel exposé de matière et encore plus du livret d’instructions que nous avions produit pour les premiers CPM. Avec l’APP, on plonge tout de suite l’utilisateur du clavier post-mortem dans les situations concrètes qu’il risque de rencontrer par la suite.

– Dans notre cas, reprit Max, vous songez, je présume, à faire en sorte que l’utilisateur ne pourra pas avoir accès à son CPM s’il n’a pas d’abord passé par ce module de formation le mettant en situation, c’est ça ?

– Exactement. Nous y travaillons depuis peu. J’attendais que tout soit à point pour t’en parler. Ce module va simuler des conversations avec les défunts. Ces simulations permettront aux gens de vivre par avance ce qui les attend en utilisant notre appareil. Ensuite, ils seront mieux en mesure de comprendre comment faire et surtout comment bien identifier les défunts qui prétendent faire partie de leurs proches.

– Bien, alors nous verrons ça, David… ou frère David-Tomas, si tu préfères. Ton habit de moine me laisse toujours aussi perplexe, tu sais ! J’ai tellement de mal à t’imaginer « moine », alors que je t’ai connu autrement durant toutes ces années où tu travaillais pour mon département… Tu me pardonneras, mais en ce qui me concerne l’habit ne fait pas le moine, du moins pas encore, ajouta-t-il en souriant.

Je le sentis tendu, ce qui me fit comprendre que ce qu’il avait à me dire devait être plus grave encore que ce que j’imaginais.


Chapitre 2



Max se concentra à nouveau sur ces feuilles qu’il allait me tendre d’un instant à l’autre. Son sourire s’effaça :

- En es-tu si sûr, Max ? demandai-je en tentant toujours de retarder l’inévitable. On m’a parfois fait remarquer que je vivais déjà d’une façon proche de la vie monastique, dans ma petite maison de la banlieue parisienne. J’étais seul, entièrement dévoué à ma passion d’ingénieur en informatique, travaillant dans mon propre laboratoire sur les projets que tu me confiais pour le réseau social, ne sortant principalement que pour aller marcher dans le parc voisin ou pour faire mes courses. Chaque semaine ou presque, tu me contactais via le lien vidéo sécurisé et je te mettais au courant de mes progrès. Tu me guidais par tes précieux conseils et tu me donnais des informations pouvant m’être utiles. L’an dernier, même le pape, alors que je lui faisais ma proposition de créer l’ordre des frères du savoir, de ce côté-ci de la vie, s’était amusé à faire un parallèle entre ma vie d’ingénieur et la vie dans un monastère. Ma petite résidence était peut-être pour moi une sorte de cellule monastique agrandie, après tout… ajoutai-je à la blague.

– Ouais, tu as sans doute raison, car les choses ne sont pas si différentes actuellement et, tu sais, même si je suis protestant, je dois reconnaitre que je l’aime bien ton pape. Toutefois, il est grand temps que je passe à la raison de ma visite, frère David-Tomas, fit-il en me tendant cette fois les documents qu’il tenait à la main.
Je regardai finalement les premières pages. Elles contenaient des graphiques et des listes. Des noms de pays et un gros titre « Le CPM chez les musulmans ». Max me donna le temps de parcourir le contenu. C’était clair, les chiffres le démontraient, le CPM ne passait pas chez les musulmans, mais alors pas du tout !

Pendant que je fixais les colonnes de chiffres, je me sentis tout à coup légèrement étourdi. Je savais ce que cela signifiait, car cela m’arrivait de plus en plus fréquemment et de brèves images défilèrent en moi. Des scènes dans lesquelles je me voyais en Grand Inquisiteur. Je me vis devant la reine Isabella, occupé à la préparer à cette loi que je voulais voir promulguer par le roi Ferdinand, son époux, loi qui interdirait à tout chrétien de communiquer et d’échanger avec des musulmans. C’était alors la toute première étape de mon plan pour chasser les musulmans de mon pays !

L’étape suivante serait une loi obligeant les musulmans sur le sol d’Espagne à se convertir au christianisme ou à quitter le pays en abandonnant tout ce qu’ils ne pourraient emporter avec eux. Pour les grandes familles musulmanes, cela représentait des terres immenses, des domaines entiers et même de riches palais remplis d’œuvres d’art inestimables.

Tout cela devait tomber entre les mains de la couronne d’Espagne de l’époque et servir ensuite à financer, entre autres choses, les expéditions maritimes d’un dénommé Christophe Colomb, pour lequel j’éprouvais une admiration certaine. Cet homme prétendait trouver de Nouveaux Mondes par de là les mers et cette idée me motivait au plus haut point. De Nouveaux Mondes qui, à mes yeux, se devaient d’être découverts par les chrétiens et certainement pas par les musulmans. Je souhaitais étendre le territoire de la chrétienté et élargir d’autant le Royaume d’Espagne. Je me jetai corps et âme dans ce projet ambitieux.

Pendant que ces images défilaient en moi, je réalisai une fois encore que les souvenirs de ma vie antérieure, de cette époque où j’étais Tomas de Torquemada, se manifestaient de manière de plus en plus précise. C’était, me semblait-il, comme si une partie de moi-même devait se préparer à quelque chose devant bientôt survenir !
Toutefois, dans mon incarnation actuelle, en tant que David Marsil vivant au 21e siècle, ces souvenirs du passé me troublaient toujours autant. Par moments, il m’arrivait de sentir en moi la ferveur religieuse qui m’habitait à l’époque de l’Inquisition. Je me disais, du haut des connaissances acquises dans ma présente existence, que je devais alors souffrir d’un trouble de la personnalité, d’une forme de maladie mentale causée probablement par la rigueur de la vie monastique durant la période où j’avais vécu, soit de 1420 à 1498.

Chaque nouveau souvenir m’indiquait au contraire que mes agissements d’alors ne pouvaient avoir été inspirés par la maladie, car tout était toujours soigneusement planifié. Au fur et à mesure que les souvenirs surgissaient en moi ces derniers mois, je faisais des liens entre mes agissements et les évènements survenus ensuite. J’en étais venu à me percevoir comme étant un fin stratège, un habile politicien en soutane, mais aussi un manipulateur possédant une parfaite connaissance des jeux de pouvoir entourant la royauté et les papes que j’avais vus défiler en ces années rudes et cruelles.

– Corrige-moi si je me trompe, frère David-Tomas, mais là à l’instant, tu étais bien davantage Tomas de Torquemada que le David Marsil que j’ai connu, non ?
Je regardai Max droit dans les yeux ce qui acheva de faire disparaitre en moi les scènes du passé.

– Je viens effectivement d’être envahi encore une fois par une suite d’images du 15e siècle. Tu sais, ces souvenirs spontanés dont je t’ai parlé, Max, eh bien le phénomène semble s’accentuer, assez curieusement. Dans ces occasions-là, mon entourage sent que je suis « ailleurs », comme tu viens de t’en apercevoir toi-même. Mes collaborateurs commencent à s’y faire, mais ce n’est pas évident pour tout le monde.

– Pour revenir au présent, dit Max avec une certaine impatience dans la voix, comme tu le sais, chaque fois qu’un nouveau CPM est activé dans le monde, nous en recevons une confirmation sur le serveur central. Regarde dans la colonne de droite, sur la seconde page. Arabie Saoudite, seulement 40 activations pour 30 millions de populations et c’est un des pays musulmans où il y a eu le plus d’activations !

– Et l’Iran, fis-je en regardant la page en question, seulement 6 appareils en tout ?

– Exact et tous les six se trouvent dans des immeubles gouvernementaux, j’ai vérifié soigneusement. Mais c’est justement de ce pays que je veux te parler…

– Je t’écoute, dis-je en posant les feuilles sur la table.

– La semaine dernière, deux types de la CIA sont venus me voir à mon bureau, en Californie.

– La CIA !

J’avais dit cela avec un étonnement aussi sincère que possible, étant donné que j’avais déjà eu cette information par Joseph tout à l’heure.

– Je ne peux pas te révéler le contenu entier de notre conversation, David, mais je suis autorisé à te dire ceci : le mois prochain, soit dans quelques semaines seulement, une réunion aura lieu. Elle réunira les plus importants chefs religieux du monde musulman, de l’Islam si tu préfères. Cette réunion est organisée par les Iraniens, plus exactement par leur chef religieux et politique, celui qu’ils appellent leur « Guide suprême », l’ayatollah Adjeini. Il semble bien qu’il soit résolu à convaincre tous les musulmans de la planète, les sunnites, les chiites, les wallabys, bref, toutes les variantes de cette religion, de faire front commun dans le refus du CPM !

– Bon sang, un refus global ! Ce serait catastrophique pour l’humanité tout entière, sans compter l’aspect financier pour tes patrons, bien entendu.
Max me parut tout aussi troublé que moi à l’idée.

– Tu me connais depuis suffisamment longtemps pour savoir que mes considérations ne sont pas que capitalistes, David. Toutefois, sur le plan financier, si presque la moitié de l’humanité se voit interdire l’accès à ton invention ce sera effectivement une catastrophe pour le réseau social qui m’emploie et qui a tant investi dans le projet, mais…

–… mais, fis-je en l’interrompant pour mieux poursuivre à sa place, cela signifie du même coup que près de la moitié de l’humanité n’aura pas accès à la vérité sur la continuité de la vie après la mort ! Le gouffre qui sépare actuellement nos deux mondes va graduellement se transformer en abime. Ces chefs religieux musulmans, que tout l’ouest accuse déjà de maintenir leurs peuples respectifs dans un mode de vie passéiste, seront responsables d’un climat social parfaitement insoutenable. Les non-musulmans sauront que la vie se poursuit après la mort et s’ajusteront en conséquence, mais ce ne sera pas le cas chez les musulmans qui s’accrocheront encore davantage à leurs vieilles croyances, ce qui alimentera plus que jamais les mouvements extrémistes. Le recrutement de ceux qui se font exploser au milieu des innocents, ceux qu’ils appellent les « martyrs », en sera grandement facilité ! Et je ne mentionne même pas les conséquences chez les défunts. Les nouveaux arrivants de l’autre côté de la vie vont avoir tendance à se diviser au lieu de se regrouper sans égard à leurs croyances personnelles, comme c’est le cas en ce moment.

– Et imagine un peu la situation dans un pays comme la France ou encore l’Angleterre, dit Max. Si nous ne parvenons pas à faire accepter le CPM par les musulmans, toutes les mosquées interdiront à leurs fidèles de s’en approcher et même d’en discuter. Les publications occidentales qui parleront de la vie après la mort deviendront des cibles pour les extrémistes. Les conférenciers sur le sujet en seront aussi. Tout le réseau social pour lequel je travaille, puisqu’il est à l’origine du projet, deviendra une cible potentielle. Quant à ton nouvel ordre religieux, puisqu’il fait la promotion de la connaissance liée à l’utilisation du CPM, il pourrait devenir une cible majeure, incluant tous vos bureaux à travers le monde et même vos installations ici, en Espagne !

Cette éventualité me retourna soudainement l’estomac. Je sentis ma gorge se nouer. Je n’osais imaginer mes collaborateurs, mes amis, vivre constamment dans la peur. Soudain, je sentis mes ressources intérieures se déployer et, sur un ton si calme qu’il me surprit moi-même, je dis :

– Depuis le début de cette aventure, j’ai cherché à faire en sorte que le CPM soit un outil d’unification des peuples et des croyances en l’utilisant pour relier les deux mondes, les deux côtés de la vie. Je ne peux laisser ce que tu décris se produire.

Nous fîmes tous les deux silence pendant un long moment, chacun évaluant sans doute la terrible portée de la situation actuelle. Je repris finalement le premier :

– Tu sais ce qui s’est passé… lorsque Louis Pasteur a enseigné, à son époque, que les médecins devaient se laver les mains avant les interventions chirurgicales ?

Un peu déconcerté par cette référence à Pasteur, Max hocha négativement la tête.

– Les plus vieux médecins, ceux ayant le plus de pratique de la chirurgie, le plus d’expérience, se sont retournés contre lui et ses microbes. Ils ont affirmé, et ils étaient nombreux à le faire, que Pasteur était dans l’erreur, que ces petites bêtes invisibles n’existaient que dans son imagination, que c’était une… croyance ! Tout comme celle en Dieu, disaient-ils. Bref, que rien de concret ne venait appuyer sa théorie. Ils ont donc continué d’opérer leurs patients sans plus de précautions de salubrité. Pire encore, certains vieux médecins désireux de démontrer que ces « microbes » n’étaient que pure invention, l’ont fait exprès de se couvrir les mains de crasse juste avant les interventions et se sont pavanés devant le personnel hospitalier avec leurs mains sales, tout en dénonçant ce fou de Pasteur.

- Mais ils ont fini par comprendre ! fit Max sans doute impatient de voir où je voulais en venir.

– C’est bien ce qui est tragique dans cette histoire. Si certains d’entre eux ont en effet fini par admettre que les patients opérés dans ces piètres conditions développaient plus souvent des infections, d’autres se sont acharnés à poursuivre leurs activités à leur manière jusqu’à la fin de leur carrière, attribuant chaque fois les cas de décès soit au destin soit à la trop grande faiblesse du patient, avant l’intervention.

– Autrement dit, fit Max, si je comprends bien le lien que tu fais entre cette anecdote et notre propre cas, tu penses que les vieux religieux qui sont au pouvoir dans les pays musulmans ne changeront pas d’avis à propos du CPM ?

– C’est bien ça, mon brave Max…

– « Mon brave Max ! », mais c’est quoi cette manière de t’adresser à moi, fit soudainement mon ex-patron sur un ton inquiet dans lequel j’avais senti poindre de la colère. Je parle à qui au juste en ce moment, à David Marsil ou à Tomas de Torquemada ? Je m’y perds un peu là, tu m’excuseras !

– Pour tout te dire, j’ai le sentiment que je deviens de plus en plus David-Tomas et que je suis de moins en moins, David. L’avantage, par contre, c’est que ma vie présente bénéficie grandement de l’expérience que j’ai acquise dans ma vie antérieure.

J’avais à peine terminé ma phrase que je la regrettais déjà. Ces propos, je le sentais clairement, je devais me les réserver à moi-même. À la limite, je pouvais peut-être les partager avec quelques rares intimes, comme sœur Agathe ou frère Jocelyn, et encore.

– Bon, passons… C’est trop pour moi ces histoires de réincarnation, c’est tout simplement trop, voilà tout, fit Max soudainement découragé par la tournure de la conversation. Je te demande de faire un effort pour garder les pieds sur terre, dans le présent, au moins lorsque tu es avec moi, David. J’ai besoin de savoir que tu es entièrement là, à t’occuper de tout ce qui concerne l’implantation du CPM dans le marché international. À trouver des solutions à ce qui arrive en ce moment. Je ne veux pas rentrer en Californie et devoir écrire dans mon rapport à mes supérieurs que j’ai parlé avec le Grand Inquisiteur en personne et qu’il s’occupe de tout. Surtout pas !

Je ne pouvais que comprendre son attitude. Il me rappelait d’ailleurs ma propre réaction lorsque j’avais été confronté à cette étonnante réalité qu’était la mienne. Je fis un signe de tête positif et je repris la parole :

– Notre situation est sans doute plus compliquée encore que celle de Pasteur parce que si les catholiques ont un pape pour les guider, les aider à accepter et même intégrer les changements comme le CPM, si les protestants, de leur côté, ont accès aussi à des figures centrales pour les guider, les musulmans eux, n’en ont pas vraiment, du moins pas pour l’ensemble de l’Islam. Leur religion est plus « sectorielle » et leurs décideurs sont souvent en profond désaccord d’un pays à l’autre. Beaucoup sont âgés et ils seront d’autant difficiles à convaincre quant au fait que la vie se poursuit ici après la mort, que le paradis attendu n’existe pas. Mais ce qui complique vraiment la situation, c’est que la réalité remet en question leur livre saint, le Coran, tout comme c’est le cas en ce moment pour la Bible dont la révision est annoncée par le Vatican. La nouvelle Bible distinguera, par des annotations particulières, ces textes dont le contenu est contredit par la réalité que nous venons d’apprendre sur l’après-vie. Si les musulmans ne font pas la même chose, le décalage entre eux et nous sera catastrophique !

– C’est pour cette raison que les gens de la CIA m’envoient ici.

– Je ne comprends pas. Quel est le rapport avec eux ?

– Ils m’ont dit craindre ce qui pourrait arriver si les musulmans refusent le CPM. Ils pensent que notre meilleure chance de voir ton invention acceptée au moins dans un certain nombre de pays musulmans, c’est encore de convaincre l’ayatollah Adjeini d’accepter le CPM en Iran. Cet homme ne fait pas l’unanimité au sein de l’Islam, mais il a ses influences et il occupe une position stratégique. Seulement voilà, il a 78 ans et il est probablement bien plus têtu que le plus têtu des médecins de l’époque de Pasteur, surtout si je me fie aux infos de la télé à son sujet. Malgré tout, la CIA croit que tu es le seul en mesure de le convaincre et que si tu y arrives, il entrainera d’autres chefs musulmans à sa suite. Toutefois…

– Toutefois ! répétai-je.

– Sans vouloir t’insulter David, je dois t’avouer que je ne vois pas sur quoi ils basent cette conviction que tu peux arriver à le convaincre ! Tu as sans doute pu établir des liens avec le pape et l’amener à faire des changements, mais là, c’est complètement différent. Cet ayatollah n’est pas qu’un simple chef religieux, c’est aussi le chef de l’Iran, un pays de 80 millions d’habitants. C’est l’autorité politique suprême !

– Mais pourquoi ces gens de la CIA ne sont-ils pas venus me voir directement, au monastère ? demandai-je. Pour quelle raison ont-ils préféré passer par toi ?

– La réponse ne te plaira pas du tout, je te préviens !
Je l’invitai d’un geste à me dire ce qu’il savait.

– Ils ont découvert qu’un de tes collaborateurs est un musulman !
En entendant ces mots, je souris, ce qui l’intrigua visiblement. Je m’empressai de préciser :

– C’est que nous accueillons aussi des musulmans parmi nos visiteurs. Ils suivent nos formations tout comme les autres. C’est vrai que nous pouvons les compter sur les doigts de la main, mais il y en a toujours un ou deux dans les alentours. Ils restent quelques jours, puis ils repartent après avoir appris à utiliser le CPM. J’en ai rencontré plusieurs au cours de la dernière année. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai été si surpris d’apprendre que le CPM n’arrivait pas à se faire une place chez eux. Je pensais que la progression de ce marché était faible, c’est vrai, mais
pas… anémique.

– Non, ce n’est pas ce dont je parle, David. La CIA a découvert qu’un de tes moines ou une de tes… comment dites-vous le féminin de moine ?

– Moniale, une moniale.

–… ou une moniale, une personne que tu as acceptée dans ton ordre religieux est en fait de confession musulmane et que cette personne espionne tout ce qui se fait ici pour le compte d’un pays musulman. Je te laisse deviner lequel ?

J’étais assommé par cette révélation. Je me voyais déjà fouiller les cellules monastiques de tout le monde à la recherche d’un tapis de prière ou d’un Coran. Mais cette idée folle se dissipa en songeant au fait qu’effectivement, vu notre processus de sélection accéléré afin de répondre à des besoins croissants, il était tout fait possible pour un espion ou une espionne de s’infiltrer dans nos rangs.

– L’Iran ? dis-je, cet espion viendrait d’Iran.

– Exact, c’est ce que croit la CIA et lorsque tu seras sur place tu devras être très prudent, car les Iraniens en savent sans doute déjà beaucoup sur ton invention et sur le travail d’assistance aux utilisateurs internationaux que vous faites ici. Tu ne devras pas contredire ce qu’ils savent déjà, sinon tu perdras leur confiance de manière définitive.
Il continuait de parler, mais je ne l’entendais qu’en sourdine car cette idée que je devrais sous peu me rendre en Iran m’assaillait.

– Surtout, et les gens de la CIA insistent sur un point : tu ne dois en aucun cas tenter de repérer cet espion dans tes murs avant de te rendre là-bas. Et, en aucun cas non plus tu ne devras faire part de cette information à qui que ce soit ici. Les Iraniens doivent se croire avantagés par cet agent infiltré. Voilà pourquoi la CIA m’a donné ces informations. Je devais te les transmettre personnellement, de vive voix, sans témoin et sans éveiller l’attention de l’espion iranien. Tu devras être méfiant avec ton entourage d’ici à ton départ.
Max fit une courte pause puis il secoua négativement la tête avant d’ajouter :

– Bon sang, j’ai l’impression de travailler pour la CIA et je déteste ça ! J’aime les tâches bien définies, tu le sais. Moi, c’est la direction de la mise en marché mondial de ton invention dont je m’occupe, pas de ces histoires à la con.

– Pardonne-moi de te dire ça maintenant, Max, mais je t’avais mis en garde alors que je venais de faire mes premiers contacts avec des défunts, avec mon prototype. Je t’avais dit que nous étions en train d’ouvrir une boite de pandore, tu te rappelles ? J’étais d’ailleurs prêt à tout arrêter en ce qui me concerne…

– Je sais, tu m’avais prévenu, admit-il l’air contrit. Je ne te l’ai jamais dit, mais je me suis tourné vers Monsieur Z, ce jour-là, le grand patron de notre réseau social, afin de le décourager d’aller plus loin avec ce projet. Il m’a répondu qu’une autre organisation allait le faire un jour ou l’autre, de toute manière, et qu’il valait mieux que ce soit nous. Je crois, en y repensant, qu’il a toutefois été très inquiet lui aussi, et que c’est pour se sécuriser qu’il a accepté les demandes du pape afin que tout le support aux utilisateurs du CPM passe par toi et ton ordre religieux.
Je n’ajoutai rien. Il poursuivit, comme je m’y attendais :

– Et je vais te dire quelque chose qui va sans doute te paraitre curieux, David, quelque chose que j’ai autant de mal à dire qu’à concevoir, je t’assure…
Je le sentais sincère, ce qu’il s’apprêtait à me dire lui pesait réellement et le troublait sans doute profondément.

– Je suis tout de même rassuré de savoir que tu n’es pas seul à la tête de toute cette organisation que tu as mise sur pied, les frères du savoir, de ce monastère et de cette abbaye remplie de religieux dévoués à l’assistance des utilisateurs de cette invention qui bouleverse le monde, tel que nous le connaissons.

- Lorsque tu dis que je ne suis pas seul, tu parles de mes collaboratrices, de mes collaborateurs et sans doute de l’apport du pape en tant que soutien à mon projet, c’est ce que tu veux dire ? demandai-je.

– Non…

Il fit une longue pause, comme s’il hésitait à dire le fond de sa pensée, puis il compléta sa phrase :

– Je parle de Tomas de Torquemada, crois-le ou non, frère David… Tomas !

Je restai bouche bée. Le constatant, il finit par préciser :

– Même si cette idée me renverse, comme je te l’ai dit au début de notre conversation, je sais bien que tout ça est la vérité et que tu as été le Grand Inquisiteur dans ta précédente existence. Cependant, je te le dis franchement c’est un sujet qui me perturbera toujours. La veille de mon départ pour venir ici, je n’arrivais pas à dormir et j’ai fait des recherches sur le Web au sujet de ce Torquemada, encore une fois. Je crois reconnaitre en toi certains de ces agissements qui sont rapportés par l’histoire, des traits de caractère communs à tes deux incarnations. Au début, je me disais que c’était seulement quelques coïncidences. Sauf que le nombre de ces coïncidences rend la chose difficilement défendable. Plus je me documentais sur ce Torquemada, plus je reconnaissais ce qui te distinguait déjà, toi, David Marsil, des autres employés pendant toutes ces années où je t’ai vu à l’œuvre. Et, tout à l’heure, lorsque tu as eu cette « absence », j’ai deviné ce qui se passait en toi. À vrai dire, en abordant avec toi la question des musulmans, je m’y attendais un peu d’ailleurs. La vie de Torquemada était indissociable du monde musulman, c’est évident et, peut-être que la CIA sait pour ta réincarnation et que c’est justement là-dessus qu’ils comptent…

- En quoi est-ce que ce serait plus rassurant que j’aie été Torquemada ? demandai-je.

– Si tu as été suffisamment habile, à cette époque-là, pour manigancer comme le rapporte l’histoire, tu serais peut-être en mesure de nous éviter cette guerre religieuse dans laquelle ton invention pourrait vraisemblablement tous nous plonger dans les années à venir. Tu as su manœuvrer parmi les rois, les papes, les juges et autres dignitaires d’une époque vraiment pas facile et te voilà maintenant à la tête d’une organisation mondiale. Tu es à nouveau très proche de la papauté, comme tu l’étais dans le temps de l’Inquisition. Et d’ailleurs, le pape actuel a probablement décidé de te suivre dans tes projets parce qu’il était au courant de ton histoire.

– C’est bien sûr à Rome qu’on me l’a appris, dans la chapelle où je t’ai montré la fresque me représentant en Torquemada, et cette idée m’est alors apparue aussi insoutenable qu’à toi. Ce n’est qu’à force de me documenter sur celui que j’avais été et surtout à force d’avoir ces montées soudaines de souvenirs de l’époque, que j’ai fini par prendre conscience de l’incroyable réalité.
Max garda le silence, mais je le vis réagir comme s’il venait de se rappeler quelque chose :

– Tout de même, et j’en profite pour revenir à du concret, ces histoires de réincarnation vont aussi nous causer quelques soucis avec le CPM. Nous avons un fêlé aux États-Unis qui fait la chasse aux réincarnations d’Hitler en ce moment.

– Je me souviens, tu m’en avais parlé de celui-là. Il est toujours actif ?

– Il a recruté des utilisateurs du CPM un peu partout dans le monde, via notre réseau social en plus, et tous ces gens contactent un grand nombre de défunts pour les questionner sur le sujet. Heureusement, comme ils reçoivent des milliers de faux signalements, leur action s’en trouve paralysée. Dans ce chaos, ils ne trouveront jamais la personne ayant déjà été Adolph Hitler. S’il est toujours de l’autre côté de la vie, il doit se faire tout petit.

Il sourit puis il enchaina :

– Et s’il est déjà réincarné, il n’a certainement aucun souvenir de sa précédente incarnation, comme l’immense majorité d’entre nous, heureusement !

– Je me demande si nous ne devrions pas inclure un passage sur la réincarnation dans notre programme de formation au CPM ? Justement dans le but d’éviter ce genre d’excès. Qu’en penses-tu ?

– Hum, je n’en suis pas du tout certain. Ce serait aussi donner l’idée à plusieurs de s’y mettre, il me semble.
En hochant positivement la tête, je fis signe que je comprenais son objection.

– En parlant de s’y mettre, j’ai ici un autre document pour toi, ajouta Max, une enveloppe scellée que je dois te donner en main propre. Ce sont les instructions de la CIA pour ton voyage en Iran. Je te parie qu’il y est écrit d’y mettre le feu après l’avoir lu, comme au cinéma, précisa-t-il sans rire avant d’ajouter :

– Tu prends l’avion ce dimanche, ça je le sais parce que je devais aussi être informé que tu serais difficilement joignable pour l’occasion. Tu seras sur place, à Téhéran, pour deux jours seulement. On me l’a assuré. Je n’ai pas pu apprendre comment ils avaient fait, mais tu vas recevoir une invitation dans la journée d’aujourd’hui. Une invitation à faire une démonstration de ton CPM à un groupe de Mollahs dont certains sont très proches de l’ayatollah Adjeini.

– Tu crois que j’aurai l’occasion de le rencontrer personnellement ? (Fin de l'extrait.)

 

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