Pierre Roland Mercier, auteur.


 

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Le clavier post-mortem: Projet CPM

Jeanne et les secrets de son père


 

À la suite du décès de sa mère, Jeanne, née de père inconnu, s’achète une maison et s’installe en banlieue. Un soir, en sortant du travail, un étranger l’aborde. C’est par lui qu’elle apprendra que ce père qu’elle n’a jamais connu a été trouvé pendu à un arbre. Cette révélation n’est que le début de l’aventure…

 

CHAPITRE 1

Sa journée de travail venait de se terminer. Jeanne allait monter dans sa voiture et rentrer chez elle, lorsqu’un véhicule de luxe s’approcha. La vitre du côté chauffeur descendit lentement laissant apparaitre un homme d’apparence soignée, dans la cinquantaine.

– Veuillez me pardonner, mais vous êtes bien Mme Manseau, Jeanne de son prénom, n’est-ce pas ?

Hésitante, Jeanne resta à bonne distance :

– C’est bien moi, oui. En quoi puis-je vous être utile, monsieur ?

Sans doute pour la rassurer, il avait déjà sorti sa carte. Il la lui tendit en s’étirant le bras aussi loin que possible. Jeanne regarda tout autour. D’autres employés sortaient maintenant de l’immeuble dans lequel elle travaillait et arrivaient à leur tour dans le stationnement. Elle s’approcha juste ce qu’il faut et prit la carte qu’elle lut aussitôt : Christian Lemire, avocat fiscaliste de chez Lakota et Lemire. Elle connaissait ce nom pour l’avoir déjà vu dans de nombreux documents. C’était le plus gros cabinet d’avocats de la région.

Intriguée au plus haut point, Jeanne se demanda ce qu’un avocat réputé pouvait bien lui vouloir. À première vue, se dit-elle, ce doit être en rapport avec mon travail et une des entreprises dont je m’occupe.

À 36 ans, Jeanne Manseau était une gestionnaire appréciée pour sa débrouillardise et son expertise face aux cas les plus lourds. Autrement dit, elle n’avait pas son pareil pour faire avouer aux gens d’affaires ce qu’ils avaient à cacher. On lui reconnaissait d’ailleurs un talent indéniable pour « lire » l’âme humaine, particulièrement celle des hommes. Elle détectait les menteurs, les tricheurs, les profiteurs, les manipulateurs, les abuseurs et encore bien d’autres comportements inavouables.

Nouvellement installée en ville, elle venait d’accepter un poste de direction au siège social de Lecours et Lecours Inc., ceci après avoir passé des années à parcourir les différents bureaux régionaux de cette entreprise établie à la grandeur du pays.

– Pardonnez-moi de surgir ainsi, sans rendez-vous, dit l’homme de loi, mais l’affaire est urgente. Nous vous cherchons depuis plusieurs semaines déjà, et dès que j’ai su où vous trouver, il y a trente minutes à peine, j’ai foncé. Pouvez-vous nous dénicher un coin tranquille pour faire la conversation ? demanda le visiteur en désignant le grand immeuble d’où Jeanne sortait à l’instant.

– Bien entendu. Vous pouvez me rejoindre au deuxième étage, mon nom est indiqué à la porte de mon bureau, c’est à droite en sortant de l’ascenseur. Je vous y attends dès que vous aurez garé votre voiture, M. Lemire.

Jeanne laissa le rutilant véhicule s’éloigner puis elle retourna sur ses pas pour entrer dans l’immeuble. Quelques instants plus tard, elle accueillait l’avocat et lui offrait un des deux sièges qui se trouvaient devant son poste de travail. Sans demander la permission, il prit l’initiative de refermer la porte de la petite pièce avant de prendre place.

Jeanne l’observa rapidement. Il était grand et visiblement en forme. Il avait les cheveux courts, d’un noir marbré de gris sur les tempes, les yeux noisette, le menton carré. Il émanait de lui une force tranquille. Sa manière de bouger, de marcher, son regard, tout en lui inspirait le calme et une certaine sagesse, se dit Jeanne qui estima qu’il devait avoir la mi-cinquantaine.

– Tout d’abord, je sais que ce que je vais vous expliquer est… surprenant, et, normalement, je ne m’attendrais vraiment pas à vous convaincre de collaborer avec moi sur-le-champ. Malheureusement, nous n’avons plus beaucoup de temps. Ceci dit, je me rends bien compte que mes propos ne signifient absolument rien pour l’instant alors que je croyais bien avoir trouvé au moins deux ou trois introductions valables, en me rendant ici tout à l’heure. Permettez-moi plutôt d’aller droit au but, ce sera plus clair.

– Allez-y, fit Jeanne encore plus intriguée qu’elle ne l’était par ce qu’elle venait d’entendre.

– Votre coffre, à la banque, il contient un document important. Vous devez mettre la main dessus dès que possible.

Jeanne se dit qu’il y avait de toute évidence erreur sur la personne et que, dès qu’il le réaliserait, l’homme allait repartir comme il était venu.

– Sauf que je n’ai pas de coffre, maitre. Je n’en aurais aucun usage d’ailleurs. Visiblement, vous n’avez pas trouvé la bonne Jeanne Manseau. À ma connaissance, il en existe au moins trois juste dans cette ville.

– Je vous en prie, Mme Manseau. Il est inutile de jouer un jeu comme celui-là avec moi, je vous assure. Je ne suis pas votre ennemi, c’est tout le contraire.

Jeanne était perplexe. Il semblait vraiment tout à fait persuadé qu’elle possédait un tel coffre.

– Mais si j’avais un coffre, maitre Lemire, vous pensez bien que je le saurais.

L’avocat lui parut soudainement préoccupé. Il sortit alors une feuille de sa poche et la déplia pour la lire :

– Jeanne Manseau, fille de Thérèse Manseau et de père inconnu. Vous avez 36 ans, votre mère est décédée l’an dernier d’un cancer du sein. Vous avez acheté une maison en banlieue, il y a quelques mois à peine, sur la rue des Méandres. C’est bien vous, non ?

– Oui, fit sèchement Jeanne se sentant quelque peu agressée par la précision de ces informations la concernant. Mais, le souci, c’est que, pour la troisième fois, je n’ai pas ce coffre dont vous parlez.

L’avocat se leva de son siège et se pencha au-dessus du bureau qui les séparait. C’est à ce moment qu’elle remarqua que de la sueur venait d’apparaitre sur son front. Il suivit son regard, sortit un mouchoir et s’épongea. Il tremblait légèrement. Jeanne le remarqua aussi, tout en se disant que cette histoire de coffre devait être vraiment importante pour lui.

– Je ne comprends pas la raison de votre mutisme, Mme Manseau. Vous devez trouver ce document qui se trouve dans votre coffre de sureté à la banque centrale fédérale et c’est essentiel que vous le fassiez de toute urgence. Je vous assure.

Jeanne se souvint de ce nom « banque centrale fédérale ». Elle l’avait vu quelque part dans les affaires de sa mère. Soudain, une image lui revint en mémoire. Il y a environ quatre ans, elle était venue en ville passer quelques jours avec Thérèse, sa mère. En préparant le repas du soir, comme elle avait des raclures de légumes à jeter, elle avait ouvert la poubelle et y avait trouvé les restes d’une grande enveloppe brune qu’on avait brulée. Sur un des morceaux encore intacts figurait ce nom : « Banque Centrale Fédérale, BCF. » Elle avait ensuite interrogé sa mère, sans obtenir de réponse.

– Écoutez, je vois bien que c’est important pour vous, maitre Lemire. Donnez-moi le temps de voir clair dans tout ça. Laissez-moi la soirée et je vous reviens dès que j’ai du nouveau.

Visiblement soulagé de constater cette réaction d’ouverture, l’avocat sortit une seconde carte professionnelle de sa poche et y inscrivit son numéro de portable.

– Tenez, c’est mon numéro personnel. Surtout, n’hésitez pas à l’utiliser. Je suis là pour vous, Mme Manseau. Je vais attendre impatiemment de vos nouvelles et vous pouvez m’appeler au beau milieu de la nuit s’il le faut.

Sur ces paroles il se dirigea vers la porte, mais avant d’en franchir le seuil, il se retourna une dernière fois et ajouta :

– Vous et moi savons que vous avez bien des raisons de garder l’existence de ce coffre secrète, tout comme votre mère l’a fait avant vous. Peut-être a-t-elle même préféré ne pas vous en parler ? Je vous invite à faire des recherches. Mais soyez assurée que vous pouvez compter sur ma discrétion la plus totale.

Il quitta la pièce après avoir incliné la tête pour la saluer. Jeanne, quant à elle, resta accrochée sur les mots « tout comme votre mère l’a fait avant vous » et « peut-être a-t-elle même préféré ne pas vous en parler ? » Après un moment de trouble bien naturel dans les circonstances, elle se dit qu’il valait mieux faire taire son imagination et que cet avocat, avec ces étranges propos, devait forcément faire fausse route quelque part. De toute évidence, conclut Jeanne en quittant la pièce à son tour, quelque chose ne tourne pas rond dans tout ça.

****


Une demi-heure plus tard, elle rentrait chez elle avec une furieuse envie de fouiller dans les cartons contenant les affaires de sa mère, tous entreposés au sous-sol. Mais, comme toujours, elle se domina, fit appel à son habituelle discipline personnelle et ne changea absolument rien à sa petite routine.

Jeanne vivait seule depuis toujours. De toute manière, aucun compagnon de vie n’aurait survécu à ses multiples déménagements pour le travail. Et puis, elle était solitaire de nature et préférait être ainsi mieux en contrôle de son existence.

Pendant ses études, elle avait eu un colocataire dans un appartement, près de l’Université. Il s’appelait Gervais. Ce fut sa seule et unique expérience de vie à deux. C’était un athlète constamment entouré de jeunes hommes et de jeunes femmes sportifs comme lui. Ils avaient convenu, Jeanne et lui, que l’appartement ne se transformerait pas en lieu de rencontre et encore moins de fêtes. Ils avaient aussi convenu que leur relation resterait celle de colocataires, sans plus.

Et puis, une nuit, Gervais était rentré avec une petite amie et ils avaient fait l’amour un peu bruyamment. Ne pouvant dormir dans ces conditions, Jeanne s’était levée pour aller étudier au salon. Les deux tourtereaux sortirent de leur chambre et vinrent poursuivre leurs ébats tout près d’elle, l’invitant même à les rejoindre. Jeanne s’était laissé tenter par cette expérience inédite et avait passé la nuit avec eux.

Le lendemain, cependant, elle réalisa très vite que ce genre de vie ne lui disait rien du tout. Elle avait vu bien trop de jeunes, comme elle, se perdre dans des comportements sexuels répétitifs et puis, surtout, sa mère l’avait élevé d’une manière telle que le sexe n’avait d’intérêt que de manière passagère, et à la condition essentielle de ne pas en faire une nécessité incontournable. Quant à la perspective d’avoir un jour des enfants, elle ne s’y était jamais vraiment arrêtée.

Les hommes de sa vie, elle les avait rencontrés par hasard et aucun ne s’était vraiment montré à la hauteur de ses attentes. Bien entendu, il se trouvait toujours une bonne amie ou une copine de travail pour lui rappeler qu’il valait mieux, justement, ne pas se faire trop d’attente avec les hommes. Et puis, Jeanne ne pouvait accepter d’envisager une vie commune basée sur le compromis.

Elle en était donc arrivée à cette cynique conclusion que les hommes intéressants étaient souvent déjà pris et que les plus intéressants de tous préféraient vivre seuls, tout comme elle.

Toutefois, l’idée de former un couple lui revenait occasionnellement en tête, surtout maintenant qu’elle avait accepté ce poste de direction au siège social de Lecours et Lecours Inc.. Comme elle n’aurait plus à déménager constamment, qu’elle s’était acheté une jolie petite maison dans un quartier tranquille, il lui arrivait de se dire que le moment de prendre racine était peut-être arrivé.

Après le repas, Jeanne descendit au sous-sol avec une certaine fébrilité. Elle allait enfin fouiller les cartons de sa mère. Ce qu’elle chercherait… elle ne le savait pas exactement. Mais elle se disait qu’elle se devait de tout inspecter soigneusement, en ayant constamment à l’esprit cette histoire de coffre dans une banque. Un document quelconque pourrait alors avoir une signification déterminante. Et puis, il y avait aussi la possibilité qu’elle mette la main sur une lettre explicative à ce sujet, lettre dont sa mère n’aurait pas eu le temps de lui parler, étant donné que sa maladie l’avait emportée bien plus rapidement que prévu.

Il lui fallut une bonne heure pour ouvrir et fouiller jusqu’au fond de la vingtaine de boites qui contenaient tout ce que sa mère avait laissé à son décès. Elle avait terminé sans avoir rien trouvé et la déception se lisait sur son visage.

En remettant dans les boites de carton les derniers éléments qu’elle avait étalés sur une table, elle s’attarda à un coffret de bois gravé de dessins représentant la campagne avec ses maisonnettes et ses champs de blé mûr. Ce coffret se trouvait dans les toutes premières boites ouvertes et elle l’avait inspecté sans rien y remarquer de particulier. C’était une boite à bijoux, sans bijoux.

Elle ne se souvenait cependant pas d’avoir vu ce coffret dans l’appartement de sa mère. Elle ne l’avait d’ailleurs jamais vu auparavant, et c’est justement ce qui l’intrigua. Elle prit à nouveau l’objet entre ses mains et l’inspecta encore une fois. Elle sortit ensuite de sa poche la carte de maitre Lemire.

– Il attend mon appel au sujet d’un coffre, dit-elle, et tout ce que j’ai trouvé de particulier c’est un petit coffre en bois, vide.

Elle posa la carte sur la table, puis elle prit le temps d’étudier le coffret encore plus attentivement. Elle n’y trouva rien d’anormal, mais elle songea au fait qu’il était curieux que sa mère possède un coffret à bijoux, car elle n’en avait pratiquement aucun, mis à part quelques boucles d’oreilles et quelques colliers bon marché.

C’est en exerçant des petits boulots variés que Thérèse l’avait élevée et elles avaient parfois eu des moments difficiles, toutes les deux. Au point que Jeanne avait dû très tôt trouver du travail pour aider sa mère et payer ses études. Dans ce contexte, l’achat de bijoux n’avait pas sa place, bien évidemment.

Soudain, Jeanne se souvint d’une des dernières visites qu’elle avait faite à sa mère, sur son lit d’hôpital, peu avant sa mort. Elle avait commencé à délirer sous l’influence des anti douleurs, si bien que Jeanne ne faisait plus vraiment attention à ses propos. Mais il y avait une curieuse phrase qu’elle avait répétée à quelques reprises : « Le cadenas ouvre le coffret qu’Estelle Mathias m’a remis. » Comme Jeanne ne connaissait pas l’existence du coffret et que ce nom lui était tout aussi inconnu, il n’y avait rien eu à comprendre pour elle sur le moment.

Une fois de plus, elle retourna le coffret dans tous les sens. Elle en inspecta les moindres recoins. Ne trouvant rien, elle finit par se dire qu’elle lisait trop de romans, qu’elle avait trop d’imagination. Elle le posa sur la table, sans ménagement, et l’objet tomba sur le côté. C’est alors qu’elle remarqua, justement dans le dessin de ce côté, un minuscule cadenas à peine visible. Elle s’y attarda et découvrit une ouverture.

C’était un tout petit trou circulaire dans le dessin du cadenas. Elle chercha autour d’elle et retrouva une petite boite d’aiguilles qu’elle avait vue un peu plus tôt. Elle en prit une afin de l’introduire dans l’orifice et voir ce qui allait se passer. Elle l’inséra délicatement. Un déclic se fit entendre et le fond du coffret se détacha. Collée sur le panneau du fond, se trouvait une feuille de papier repliée.

Sur le coup, Jeanne éclata de rire tellement elle était à la fois surprise et heureuse de sa découverte.

– Voilà ce qu’elle voulait dire, fit-elle. C’est le cadenas dans le dessin qui ouvre le coffret.

Elle se trouvait soudainement dans un état d’excitation comme elle n’en avait pas connu depuis longtemps et elle ne manqua pas de s’en rendre compte. Elle décolla délicatement la feuille repliée du fond. Un petit objet se trouvait en dessous. C’était une clé, courte, large, solide qui portait une mention gravée — Banque centrale fédérale — No. 3.

– Le voilà mon coffre, dit-elle. Maitre Lemire avait raison.

Elle regarda autour d’elle le contenu des cartons étalé et toutes ces autres boites qu’elle avait refermées après les avoir fouillées une à une.

– Dire que sans son intervention, j’aurais pu jeter toutes ces vieilleries.

Puis, elle revint brusquement à la feuille pliée, intriguée par son contenu. Elle l’ouvrit :

« Si tu tiens cette feuille entre tes mains, Jeanne, c’est que je ne suis plus de ce monde. Cette clé d’un coffre à la banque m’a été remise pour toi, mais j’avais mes raisons de ne pas te la donner, crois-moi. Alors j’ai pris les moyens pour que tu n’entres en sa possession qu’après ma mort. Ne me juge pas trop sévèrement, car je sais très bien que ce coffre peut t’apporter à la fois le meilleur et le pire. »

– Bon sang, Maman, lança Jeanne en regardant vers le plafond les yeux soudainement remplis de larmes. Encore des secrets, toujours des secrets. Tu as passé ta vie à me dire que tu ne pouvais pas répondre à mes questions. À la fin, tu aurais pu faire un petit effort pour que nous nous parlions ouvertement, une bonne fois pour toutes. Là, c’est un étranger qui m’a permis de trouver cette clé dans tes affaires. Sans lui, je ne l’aurais sans doute jamais trouvée. Tu t’imagines… je m’apprêtais à tout balancer à la poubelle, la clé avec.

Elle baissa la tête, fit une pause, puis elle poursuivit :

– Mais comme je te connais, c’était probablement ton intention, au fond, que je ne la trouve jamais. Avec toi, il fallait toujours que la vie soit injuste, difficile, inquiétante. Rappelle-toi ce que tu me disais, alors que j’étais adolescente et que tu craignais tant que je me fasse enlever par je ne sais qui. « Pour une journée qui s’achève sur un soupir de soulagement, une autre débute en retenant son souffle. » Belle ambiance, je te jure.

Elle fit une nouvelle pause tout en faisant tourner la clé entre ses doigts. Elle la mit ensuite dans sa poche de pantalon et se leva de son siège.

– Je vais y aller dès demain voir ce coffre et s’il contient de l’argent, je pense que je vais peut-être t’en vouloir tout de même un peu, tu m’en excuseras. Si quelqu’un t’a remis la clé d’un coffre à mon intention, c’est que tu avais des proches dont tu ne m’as jamais parlé qui disposaient de moyens et qui auraient peut-être pu nous aider lorsque nous en avions le plus besoin. C’est ça, surtout qui me fait… enfin, je verrai demain.

Sur ces mots, elle saisit la carte professionnelle de maitre Lemire et monta au rez-de-chaussée en séchant ses larmes à l’aide de sa manche.

Quelques minutes plus tard, elle était remise de ses émotions. Assise à la table de la cuisine, Jeanne prit son portable et la carte avec le numéro. Elle le composa et attendit qu’on décroche :

– Maitre Lemire, j’ai bien réfléchi et si vous me donnez les indications, je vais voir si je trouve ce document si important pour vous.

À l’autre bout du fil, elle n’avait plus entendu un mot depuis le moment où l’avocat s’était identifié en décrochant. Jeanne devina que ce qu’elle venait de lui annoncer avait dû susciter une forte réaction chez lui. Finalement, il réagit :

– Vous devez chercher un dossier rouge, plastifié, contenant une ou deux pages au nom de Bellum Construction. Le document est une entente de prêt hypothécaire avec un certain Fernando Cyr et il mentionne un hôtel, le Magistral S, au titre de garantie hypothécaire.

Elle ne s’était pas trompée, la nouvelle l’avait grandement affecté, elle avait même pu sentir une certaine euphorie dans sa voix. Elle conclut qu’il devait être si heureux de ce dénouement qu’il en avait du mal à contenir ses émotions. Ce qu’elle trouva plutôt sympathique de la part d’un avocat de son niveau, qui a sans doute tout vu dans sa longue carrière.

– J’irai dès demain, mais je ne vous donne pas d’heure exacte, maitre. Je lis peut-être trop de romans, mais je ne suis pas non plus dépourvue de bon sens. Si ce document que vous cherchez a tant de valeur pour vous, il pourrait bien en avoir également pour d’autres. Je serai donc un peu méfiante, vous le comprendrez, j’espère.

– Ce n’est pas moi qui vous reprocherai de prendre des précautions, je suis plutôt du genre prudent moi-même, vous savez. J’attends donc votre appel demain, Mme Manseau, et je vous remercie de votre collaboration, très sincèrement, je vous en remercie.

Jeanne raccrocha en se demandant pourquoi elle envie d’aider cet homme qu’elle ne connaissait que de réputation et encore, très vaguement. Au fond, elle aurait au moins pu prendre le temps de découvrir le contenu de son coffre avant de le contacter. Son initiative lui parut soudainement quelque peu téméraire.

Un peu plus tard, une fois allongée sous les couvertures, Jeanne n’arrivait pas à recréer ce moment de recueillement intime dont elle avait l’habitude chaque soir, avant de s’endormir. Elle était bien trop excitée par ce qui venait d’arriver. Et puis, mille questions surgissaient en elle. Pourquoi Thérèse avait-elle refusé de lui parler de ce coffre qu’on lui donnait, à elle, sa propre fille ? Qui était cette femme qui lui avait remis la clé ? Jeanne chercha dans ses souvenirs, parmi les quelques rares parents, celui ou celle qui aurait pu posséder un coffre personnel dans une banque. Elle ne trouva personne.

Je suis presque certaine que cette Estelle Mathias, qui lui a donné la clé, était étrangère à la famille de ma mère, conclut Jeanne. Mais alors… pourquoi la lui a-t-elle remise ?

Elle songea à nouveau à Thérèse, cette femme rigoureuse, forte, d’une nature encore plus solitaire que la sienne. Elle l’avait toujours perçue comme étant intransigeante, voire bornée. Pendant l’adolescence, lors de leurs querelles occasionnelles, Jeanne lui répétait que le seul mot qu’elle connaissait, c’était « non ». Au fond, elle ne savait que bien peu de choses de la vie intime de sa mère, y compris de sa jeunesse, elle devait bien l'admettre.

Elle avait eu une aventure qu’elle qualifiait de malheureuse, avec un copain de classe et elle avait mis Jeanne au monde, alors qu’elle n’avait pas encore 18 ans. Ses parents l’avaient chassée de leur foyer peu après.

Peut-être étaient-ce eux, mes grands-parents que je n’ai pas connus qui m’ont donné ce coffre, se dit Jeanne. Ils l’auraient peut-être fait pour se faire pardonner de nous avoir abandonnées, ma mère et moi ?

L’heure tournait, la nuit avançait. Elle s’imposa de se répéter 50 fois le mot « dormir » afin de trouver enfin le sommeil. Cela donnait « Dormir 1, dormir 2, dormir 3 »… elle se rendit péniblement à 24 lorsqu’enfin elle plongea dans le sommeil...

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