Pierre Roland Mercier, auteur.


 

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Le clavier post-mortem: Projet CPM

Julia et l'enfer d'à côté.


RÉSUMÉ

À 28 ans, Julia hérite d’une belle et grande maison située au bord de la mer, celle de ses grands-parents. Quelques heures à peine après son arrivée, on laisse discrètement sur sa véranda un sac rempli de vieilles photographies. Elle y reconnait Annabelle, sa grand-mère disparue dans l’océan par un beau matin de septembre. Intriguée, Julia se met à faire des liens troublants entre les évènements de son enfance et la raison pour laquelle elle a hérité de cette maison. À la recherche de la vérité, elle découvre une cachette exceptionnellement bien dissimulée dans un des murs de la résidence et ce qu’elle contient va bouleverser sa nouvelle vie bien davantage encore.

Chevauchant entre le passé et le présent, cette histoire raconte comment une jeune femme courageuse surmonte les difficultés pour atteindre son objectif, dans un village où le secret n’est rien de moins que sacré.


CHAPITRE 1

Au volant de sa petite voiture verte, sourire aux lèvres, Julia roulait sur la rue principale en regardant un peu partout. Ce matin-là, elle revenait à St-René-sur-mer, charmant petit village côtier de 1064 habitants, pour la première fois depuis la disparition d’Annabelle, sa grand-mère. Elle passa lentement devant le magasin général, le café-bistro, la petite église, la station-service, le fleuriste et le bureau de poste.

Il y a deux semaines à peine, un notaire lui faisait lecture du testament de son grand-père, Marcel. Ce testament faisait d’elle, à vingt-huit ans, la propriétaire de la grande maison familiale des Duchêne, située au bord de l’océan. L’héritage ne comprenait cependant que peu d’argent.

Le testament contenait également une lettre qui lui serait remise une semaine après qu’elle se soit installée, avec la ferme intention d’y rester pour de bon. Ce que pouvait contenir cette lettre, Julia avait passé plusieurs nuits blanches à l’imaginer. Il lui semblait curieux que Marcel ait exigé de sa petite fille adorée qu’elle habite sur-le-champ la maison. C’était là une entreprise plutôt couteuse, surtout pour une jeune femme.

Le village, quant à lui, n’avait pas changé du tout, Julia le constatait en y circulant aussi lentement que possible. Tout était comme la dernière fois qu’elle y était venue, treize ans plus tôt.

Devant le magasin général, le marché M & M, elle avait ralenti encore davantage espérant apercevoir un visage familier. Celui auquel elle songeait ainsi c’était Alex, un ami d’enfance. Le petit-fils du marchand général, Marius Dumouchel. Il vivait avec son grand-père depuis le décès de ses parents dans un accident de la route, alors qu’il n’avait que 6 ans. À l’époque, Julia passait toujours les grandes vacances chez ses grands-parents, dans cette maison qu’elle avait toujours trouvée si jolie. Alex et elle avaient donc, d’une certaine manière, grandi ensemble, d’été en été.

Au fond d’elle-même, Julia se disait qu’Alex, avec lequel elle n’avait eu aucun contact depuis son départ du village, ne serait peut-être pas en couple et qu’ils pourraient éventuellement apprendre à se connaitre tous les deux, cette fois en tant qu’adultes.

– S’il est encore ici, chuchota-t-elle en regardant la façade du magasin général s’éloigner dans son rétroviseur, ce n’est certainement plus le garçon que j’ai connu et nous n’avons peut-être plus rien en commun. Tu dois être réaliste ma vieille, ajouta-t-elle.

Elle repéra alors un jeune homme aux cheveux blonds à peu près de son âge, qui déambulait sur le trottoir, à sa droite. Elle lui décocha un sourire que le garçon lui rendit aussitôt. Ce qui lui fit penser qu’elle devait être aussi à son avantage que possible, si jamais le destin les faisait se rencontrer Alex et elle, peu après son arrivée. Elle se mit à réviser sa tenue : ce chemisier blanc qui mettait, trouvait-elle, sa poitrine en valeur, son jean juste assez moulant pour que ses efforts afin de maintenir une ligne fine n’aient pas été inutiles, ses cheveux bruns, son maquillage discret, tout lui parut convenable. Elle se sentait prête à faire face aux caprices du destin.

Dans la vie, Julia était de nature bien organisée, disciplinée, planifiant son existence de son mieux depuis la fin de son adolescence. Seulement voilà, depuis la lecture du testament de son grand-père Marcel, elle nageait dans l’inconnu et découvrait comme jamais l’excitation de l’imprévu. Malgré tout, par moments, elle s’efforçait d’envisager tous les scénarios possibles quant à sa nouvelle vie, ne serait-ce que pour se donner l’illusion d’être un peu en contrôle.

La maison des Duchêne se trouvait presque à la sortie du village, sur la droite, du côté de l’océan. Julia la repéra au loin, dès qu’elle sortit de la courbe à Renaud, comme les gens du coin la surnomment. Cette courbe, légèrement en pente, avait accueilli des générations d’enfants sur leurs planches à roulettes, leurs trottinettes, et autres engins roulants. Julia s’y était abimé les coudes et les genoux en son temps, au grand désespoir de ses grands-parents.

Au loin, elle reconnut la toiture rouge vin. Puis elle distingua aussi la véranda toute blanche qui encerclait si joliment la maison. Cette véranda qu’elle avait tant appréciée pour y lire, s’y prélasser dans le hamac côté mer, ou épier Alex, côté rue, pendant qu’il jouait avec ses copains adolescents dans la courbe à Renaud. Julia immobilisa enfin sa voiture devant la petite clôture blanche qui bloquait l’accès à l’entrée du garage de la résidence. Elle descendit, ouvrit la clôture, puis elle se positionna juste devant la maison pour mieux la regarder et apprécier ce moment unique. Elle n’en revenait pas encore d’être la propriétaire des lieux.

De taille moyenne, le cottage comportait deux étages sous des murs de pierres couverts par ce toit rouge vin, unique dans le village. Malgré son âge, la maison était droite, saine, visiblement bien entretenue. L’extérieur avait été nettoyé récemment, comme c’était souvent nécessaire de le faire au bord de la mer. Les fenêtres, côté rue, étaient d’origine, donc pas très grandes, mais elles donnaient un cachet particulier à l’ensemble. Celles du côté mer avaient été mises au gout du jour et offraient une vue exceptionnelle sur l’océan. Julia s’en souvenait clairement, car elle était là lorsque papi Marcel les avait installées.

À droite de l’habitation se trouvait un petit garage et devant ce garage il y avait suffisamment d’espace pour garer les véhicules d’éventuels visiteurs. Julia remarqua que même cet espace parking avait été nettoyé récemment. Tout était bien propre. Elle regarda la maison voisine, celle du côté gauche, qui se trouvait à moins de cinquante mètres. C’était un autre cottage, un peu plus petit, celui de la famille Bernier, songea Julia qui se souvint aussitôt de Louise la cadette de la famille. Julia pivota ensuite sur sa droite et reconnut difficilement la petite maison de cet autre voisin dont elle avait oublié le nom. Sa propriété se trouvait à environ deux-cents mètres. Elle était en piteux état, au point que Julia se demanda si elle n’était pas abandonnée.

En la regardant, Julia se souvint des paroles de sa grand-mère Annabelle et le nom de son propriétaire surgit dans sa mémoire : « Celui qui habite cette maison est un vieux monsieur qui me fait pitié, et sa fille, Germaine, me fait encore plus pitié que lui, la pauvre. » Germaine, se souvint aussi Julia, avait à peine trente ans à l’époque. Elle vivait avec son ivrogne de père, l’ivrogne de Marchessaut, comme tout le monde le surnommait dans les alentours.

Julia avait souvent observé Germaine, de loin, sans se faire voir. Elle était toujours seule et semblait rester aussi tard que possible sur la plage, comme si elle avait peur de rentrer chez elle. À quelques reprises, son père était venu la chercher en la tirant brutalement par les cheveux pour la ramener à la maison. Certains soirs, par les chaudes soirées d’été où le sommeil tardait à venir, Julia avait même cru entendre le vent porter ses cris et ses pleurs. Elle en avait parlé à ses grands-parents qui lui avaient expliqué que la pauvre fille souffrait de maladie mentale et que la coutume, au village, exigeait que chacun se mêle de ses propres affaires.

C’est en se demandant ce que Germaine et son père avaient bien pu devenir que Julia stationna son auto devant le garage, son garage. Mais, en descendant de voiture, elle réalisa qu’elle n’avait pas la clé de la maison.

– Le notaire avait pourtant mentionné qu’il me la ferait parvenir… il a dû l’oublier, fit Julia en regardant vers la porte d’entrée principale.

Elle prit son portable pour le joindre, mais elle s’arrêta dans la composition du numéro. Elle remit l’appareil dans son sac et entreprit plutôt de faire le tour de la maison. Arrivée au pied de l’escalier de la véranda, côté mer, elle monta posément les marches une à une, comme dans une sorte de cérémonial. Des souvenirs l’assaillirent alors. Elle se vit dévalant cet escalier vers la plage, jouant avec ses amis, se chamaillant et se baignant dans la mer jamais trop fraiche pour les enfants. Elle se revit avec mamie Annabelle, assise là, toutes les deux, à regarder la longue barque de papi qui passait au large.

Une fois montée sur la véranda, Julia se mit en face de la porte, puis elle regarda tout autour en s’apprêtant à faire un geste que Marcel faisait habituellement au retour de leurs longues promenades sur la plage, à tous les trois. Elle tendit la main vers le sommet d’une poutre située à droite de la porte. Elle sonda du bout des doigts puis elle sentit ce qu’elle cherchait. Elle se saisit de l’objet pour le regarder… c’était bien la clé.

En souriant à l’idée que papi Marcel faisait chaque fois bien inutilement semblant de sortir cette clé de sa poche, tout juste après l’avoir prise sur la poutre, Julia la tourna dans la serrure qui relâcha sans hésiter son obstruction. La porte s’ouvrit sur la nouvelle réalité de Julia Duchêne, jeune propriétaire d’une résidence à laquelle elle n’aurait normalement pu aspirer qu’en fin de carrière, et encore. Décidément, pour Julia, la vie était belle et bonne.

Ses premiers pas dans sa nouvelle maison lui semblèrent se dérouler au ralenti tant l’instant lui parut surréaliste. Elle regarda d’abord partout. À droite se trouvait la salle à diner avec vue sur la mer. Une large fenêtre, que Marcel lavait patiemment à cause du sel que le vent y déposait, permettait d’apprécier le passage des bateaux de pêche, le déferlement des vagues et les va-et-vient des oiseaux marins.

À gauche, une porte en arche donnait sur la salle de séjour qui offrait habituellement, elle aussi, une vue imprenable sur l’océan. Mais les larges volets de bois étant fermés, Julia ressortit sur la véranda pour les ouvrir, avant de revenir apprécier la pièce maintenant remplie de lumière. Les murs étaient en gypse blanc. Quelques cadres représentant la mer les décoraient. Dans cette pièce se trouvaient un vieux téléviseur, un canapé, un large fauteuil, deux tables basses en coin et une petite bibliothèque remplie de vieux livres. Les meubles étaient âgés, mais ils étaient en bonne condition. Par contre, un bon époussetage serait le bienvenu, remarqua Julia.

Pièce par pièce, de la cave au grenier, elle fit le tour de la maison afin de mieux en apprécier l’atmosphère. Au cours des deux dernières semaines, elle s’était mise en tête que les vieux meubles et le papier peint d’époque qui recouvraient encore certains murs donneraient une allure plutôt sinistre à l’endroit. Mais, avec bonheur, elle constatait que ce n’était pas du tout le cas. En fait, elle se sentait spontanément et étonnamment bien en arrivant dans ce lieu où elle n’avait pourtant pas mis les pieds depuis treize longues années.

Une demi-heure plus tard, Julia avait rentré ses quatre valises et elle avait ouvert tous les volets restés fermés, au rez-de-chaussée comme à l’étage. La maison était maintenant baignée de lumière et la brise qui entrait par les fenêtres entrouvertes amenait déjà l’air sain de la mer dans tous les recoins de la propriété. Dans la cuisine, Julia trouva sans peine des produits de nettoyage. Elle débuta aussitôt ce qu’elle appela pour elle-même : le ménage du proprio.

C’est ainsi qu’elle passa le reste de la journée de son arrivée, à épousseter les lieux, à ressasser les souvenirs que lui inspiraient les objets, tout en s’arrêtant de temps à autre, en songeant au contenu de la lettre qui allait arriver… dans une petite semaine. Par-dessus tout, cependant, elle ressentait intensément le plaisir grandissant de prendre possession de cet endroit unique.

****

Le soleil allait bientôt se coucher lorsque l’estomac de Julia lui rappela que le corps ne vit pas que d’air pur, même marin. Elle retira le tablier qu’elle avait trouvé dans un tiroir de la cuisine et passa à la salle de bain pour s’arranger un peu dans le but de se rendre au magasin général, chercher quelques provisions.

Comme elle allait sortir de la maison par la porte avant, elle entendit un bruit à l’extérieur, sur la véranda. Se demandant qui cela pouvait bien être, elle ouvrit la porte d’entrée juste à temps pour voir une silhouette féminine disparaitre en titubant dans un petit boisé situé de l’autre côté de la rue, en face. Julia regarda tout autour d’elle. Un sac de plastique blanc avait été placé sur une des deux larges chaises blanches en bois qui se trouvaient près de la porte d’entrée. Intriguée, elle le ramassa et s’installa sur une des chaises pour en consulter le contenu. Elle en sortit des photographies dont l’odeur lui parut absolument horrible. C’était un mélange d’humidité et de pourriture.

Une à une, elle regarda les photos en les manipulant du bout des doigts. Il s’agissait de vieilles photographies. Elle faillit spontanément remettre le sac à l’endroit où elle l’avait pris, lorsqu’elle reconnut sa grand-mère Annabelle, alors qu’elle devait avoir à peine vingt ans. Étonnée, Julia se mit à inspecter les photos une à une. Elle remarqua des dates inscrites à la main et elle en trouva une qui indiquait quelques mois à peine avant le drame. Elle représentait Annabelle en maillot de bain, assise sur la plage, devant sa maison. C’était sans doute Marcel qui avait fait cette photo, songea Julia en se plongeant dans ses souvenirs.

Par un beau matin de septembre, Annabelle Duchêne s’était levée tôt pour aller nager dans la mer, comme elle le faisait occasionnellement. Sauf que, ce matin-là, elle n’était jamais rentrée. Dans les jours précédents, on avait signalé des requins dans les parages, et on considéra qu’ils étaient la cause la plus probable de sa disparition.

Toutefois, dans les mois suivants, Julia, alors adolescente, avait surpris ses propres parents parler de l’évènement, à voix basse. Ils semblaient dire que les requins n’y étaient pour rien, que ce qui s’était passé était tout autre et qu’on ne saurait probablement jamais la vérité.

Quoi qu’il en soit, c’est à la suite de ce terrible évènement que les parents de Julia avaient cessé de l’envoyer passer ses vacances estivales à St-René-sur-mer.

En l’absence du corps pour faire leur deuil, les membres de la famille Duchêne avaient eu bien du mal à accepter la disparition d’Annabelle. Son époux, Marcel, s’en trouva gravement affecté, au point que sa santé déclina rapidement. Il fut admis dans un institut pour malades chroniques, en ville, loin de son cher océan. Julia et ses parents lui firent occasionnellement des visites, jusqu’au jour où il leur fit comprendre sans ménagement qu’il ne souhaitait voir que Julia, alors devenue une jeune adulte autonome. Marcel s’intéressait sincèrement à ce que vivait Julia, son unique petite fille. Mais, comme elle l’avait remarqué, il ne parlait pas beaucoup, et pratiquement jamais d’Annabelle, de sa maison, de la mer.

C’est le notaire qui avait expliqué à Julia que, deux ans après la disparition de sa femme, son grand-père l’avait contacté pour faire son testament. Il avait alors clairement indiqué que la maison et son contenu, ainsi que le peu d’argent restant à son décès, devaient revenir à sa petite fille et non aux parents de Julia, comme le voulait la tradition. Le notaire n’en connaissait pas la raison. Julia lui avait posé la question.

Au retour de la lecture du testament, elle avait informé ses parents du geste de son grand-père, mais ils ne parurent pas surpris le moins du monde. Julia, elle, s’en intriguait toujours, mais elle ne reçut de leur part aucune réponse à ses questions. Elle finit par se dire qu’elle comprendrait peut-être le fond de l’histoire en côtoyant les gens du village, ceux qui avaient le mieux connu la famille Duchêne.

Une autre photographie tirée du sac de plastique montrait Marcel et Annabelle entrelacés devant leur maison. Julia trouva la photo si belle qu’elle se promit de la faire encadrer et de la suspendre quelque part, à la condition d’arriver à la débarrasser de son odeur, bien entendu. Elle allait parcourir rapidement quelques autres photographies lorsqu’elle porta son attention sur sa montre. L’heure tournait et le magasin général risquait de fermer dans quelques minutes à peine.

Elle remit la pile de photos dans le sac et retourna pour le poser à l’intérieur, lorsqu’elle se dit que l’odeur allait certainement se répandre dans la pièce. Elle prit aussitôt un des sacs à congélation qu’elle avait vu dans un tiroir de la cuisine et y glissa les photographies. Elle le referma de manière à ce qu’il soit bien hermétique et le rangea dans un tiroir de la cuisine avant de courir à sa voiture, tout en regardant une nouvelle fois sa montre. Une minute plus tard, elle arrivait au magasin général juste à temps pour voir une main qui descendait la toile dans la porte, toile sur laquelle le mot FERMÉ apparaissait froidement.

Julia frappa doucement sur le cadre de la porte. La toile cessa de descendre, hésita un instant, puis elle se mit à remonter. À cause du reflet du soleil couchant dans la vitre, Julia ne put voir la personne qui se tenait derrière la toile. Elle ne vit que sa main, de toute évidence âgée. Soudain, elle entendit un cri bref suivi d’un bruit sourd comme si une personne tombait sur le sol. Une voix d’homme se fit entendre :

– Papi, ça va ? Que se passe-t-il ?

Cette voix me dit vaguement quelque chose, remarqua Julia. Puis elle entendit qu’on s’approchait et la porte s’ouvrit.

C’était Alex. Elle le reconnut sans hésitation. Il était grand, mince, visiblement très en forme. Son visage avait beaucoup changé, mais elle reconnaissait tout de même les traits qu’il avait déjà à l’adolescence.

– Alex, dit Julia, c’est toi… Alex Dumouchel ?

– Je suis bien Alex, mais excusez-moi, je dois voir ce qui se passe avec grand-père.

Julia entra tandis qu’Alex ouvrit la lumière du magasin. Le vieil homme était là, assis sur le sol, le dos appuyé contre une étagère de boites de spaghettis, la tête inclinée, se passant les mains sur les yeux, comme s’il avait du mal à s’ajuster à la lumière.

– Tu as glissé ? demanda Alex.

Le solide gaillard d’une trentaine d’années à peine aida son grand-père à se relever. Le vieil homme semblait vraiment ébranlé et il mit quelques minutes à retrouver ses esprits. Alex l’aida à prendre place sur une chaise placée près de la caisse enregistreuse, une chaise que Julia devina être celle sur laquelle il devait passer le plus clair de son temps. De cet endroit, il pouvait observer aussi bien les allées et venues des habitants du village, par les grandes fenêtres de son commerce, que les clients faisant leurs courses dans les allées.

Une fois assis, l’homme se passa les mains sur le visage, puis il ouvrit grand les yeux comme dans un effort pour ne rien manquer de la scène à laquelle il allait assister.

– Tu es sa petite fille, n’est-ce pas ? dit-il finalement en regardant Julia droit dans les yeux.

– Sa petite fille ? demanda Julia.

– Annabelle, disparue il y a treize ans cette année, c’était ta grand-mère… précisa le vieil homme pendant qu’Alex se tenait tout près.

– Oui, je suis Julia Duchêne, sa petite fille et vous êtes Marius Dumouchel, je me souviens très bien de vous.

Elle avait dit ça pour répondre à la question, mais aussi pour voir comment Alex allait réagir, lui son ami d’enfance qui visiblement ne l’avait même pas reconnue l’instant d’avant.

– Julia ? fit finalement Alex d’un air incrédule.

– Lorsque je t’ai vue apparaitre en relevant la toile dans ma porte, dit le vieux Marius, que tu étais dans la lumière du soleil couchant, j’ai cru sottement que... Il fit un long silence, puis il reprit : je suis un vieux fou, pardonne-moi ma petite Julia. Bon, je vais mieux maintenant, je vais aller manger quelque chose. Je vous laisse les jeunes, vous avez certainement bien des choses à vous dire, ajouta-t-il en se levant péniblement de son siège.

Alex vint pour lui prêter mainforte, mais il le repoussa doucement en lui faisant signe que tout allait bien.


CHAPITRE 2


Pendant un moment les deux amis d’enfance se regardèrent sans trop oser parler, tous deux sans doute un peu décontenancés par la situation. Julia constatait qu’Alexandre était devenu un bel homme, aux épaules larges. Le genre d’homme qui attire habituellement son regard. Ses cheveux bruns très courts lui donnent une allure de militaire, songea Julia.

Au cours des derniers jours, elle avait tenté d’imaginer ce qu’il faisait dans la vie et elle l’avait fait tantôt médecin, tantôt policier, tantôt architecte.

– Tu es devenu un homme, dit Julia en se sentant un peu sotte de son choix de mots.

– Et toi, tu es une très jolie femme, répondit Alex, sans hésiter.

– Et tu vis toujours ici, avec ton grand-père ?

Décidément, se dit Julia une nouvelle fois déçue par son choix de mots, je ne suis pas douée pour les questions lors des retrouvailles.

– Non, pas vraiment. Je suis installé à Berri, la ville, à cinquante kilomètres d’ici.

À ce moment, Julia l’imagina installé dans un appartement, avec une conjointe et peut-être même un petit garçon ou une petite fille à élever. Elle se sentit soudainement tellement loin de son ancien ami qu’elle eut envie de couper court à cette conversation, plutôt que de risquer d’apprendre à quel point les choses avaient changé en son absence.

Tout comme si Alex avait perçu son malaise, c’est lui qui changea de sujet :

– Tu as hérité de la maison des Duchêne, à ce qu’on raconte. Je suis bien content pour toi, Julia. C’est une superbe demeure et elle restera entre les mains de ta famille, contrairement à toutes ces maisons qu’achètent maintenant des gens de la ville et qui n’y viennent finalement que l’été.

– Je me disais aussi que la nouvelle ne tarderait pas à se répandre, répondit-elle en souriant. Si ça ne te gêne pas, je viens vraiment d’arriver et j’aurais besoin de garnir mon frigo. J’ai fait du ménage toute la journée sans même penser à l’essentiel, tu vois. Je suis désolée d’arriver tout juste à la fermeture, comme ça, Alex.

– Bien sûr, fais tes emplettes. Je vais t’attendre à la caisse.

Julia prit un panier et se promena dans les allées pour le remplir. Pendant ce temps, elle observait à l’occasion son ami d’enfance qui l’attendait en feuilletant un journal. De son côté, Alex ne lisait pas vraiment. Dès qu’il sentait qu’elle avait la tête tournée dans une autre direction, il jetait un coup d’œil vers elle. Ce petit jeu dura bien quatre ou cinq minutes. Finalement, Julia se dirigea vers la caisse, son panier bien garni. Alex prit des sacs, les remplit, puis se fit payer.

– Tu comptes bien vivre ici pour de bon, n’est-ce pas Julia ?

– C’est mon intention. J’ai tout organisé en ce sens d’ailleurs. Je travaillerai par Internet, depuis la maison. Je suis dans le domaine des communications, la rédaction de documents corporatifs, etc. Je peux travailler de n’importe où, du moins je l’espère. Je verrai bien.

– J’avais entendu parler de ton arrivée prochaine, et est-ce que tu as rencontré ta voisine ?

– Ma voisine ?

– Oui, Louise Bernier, tu te rappelles surement d’elle, vous étiez amies toutes les deux. Elle a acheté la maison de ses parents, l’année dernière. Ils voulaient partir vivre en ville… eux aussi. Et comme elle sort avec le chef des pompiers volontaires du village, qui lui-même est un ami du maire, qui lui-même est un ami de Marius…, nous avons tous appris que tu arrivais et que tu allais vivre au village.

– C’est toujours pareil ici à ce que je vois, dit Julia en riant.

– C’est certain, fit Alex en riant à son tour, ici les secrets sont connus de tous, sauf des étrangers… bien entendu.

Il avait prononcé le mot « étranger » en la regardant d’une curieuse manière, Julia l’avait remarqué. Elle se demanda aussitôt comment elle serait considérée, dans le village ? Comme une des leurs de retour après des années d’absence, ou comme une étrangère, sans égard au fait qu’elle ait passé tous les étés de son enfance parmi eux ?

Julia ramassa deux des quatre sacs sur le comptoir-caisse. Alex en fit autant avec les deux autres. Ils se dirigèrent vers l’extérieur et il l’aida à mettre les sacs dans la malle arrière de la voiture. Une fois que ce fut fait, un nouveau malaise s’installa spontanément, juste au moment où Julia allait monter dans son véhicule.

Au fond, elle aurait bien pu donner signe de vie durant toutes ces années, mais elle ne l’avait pas fait, niant du coup l’importance à ses yeux de tous ces bons moments qu’ils avaient passés ensemble, durant leur jeunesse. Soudain, elle se dit que lui aussi aurait pu tenter de la joindre, qu’il s’en était bien gardé, et qu’elle n’avait pas à se sentir coupable, après tout.

– Bon, et bien je vais aller poursuivre mon installation Alex et merci de m’avoir permis de faire mes courses malgré l’heure tardive. Je te promets que je viendrai plus tôt la prochaine fois.

– Ne sois pas ridicule. S’il y avait des clients, grand-père garderait le magasin ouvert toute la soirée, mais il n’y a plus personne à cette heure. Alors c’est toi qui nous a rendu service Julia, pas l’inverse.

– Nous ?

– Oui, Marius n’est plus tout jeune. Alors je lui ai dit que je serais là pour prendre la relève. Je lui donne un coup de main dans ce sens, d’ailleurs. Je ne veux pas hériter d’une entreprise moribonde, alors je fais de mon mieux dès à présent.

Les deux amis se quittèrent sans se faire la bise, comme si chacun d’eux sentait le malaise de l’autre. Ils se firent, par contre, la promesse de se revoir très bientôt.

De retour à la maison, Julia se mit à garnir le frigo qu’elle avait soigneusement lavé plus tôt dans l’après-midi. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle avait découvert, avec étonnement, que l’appareil était tout neuf. Elle le constata en jetant un coup d’œil à une étiquette oubliée au bout d’un élastique, derrière l’appareil. La date de fabrication, toute récente, y était inscrite.

Quelques minutes plus tard, Julia entreprit de faire chauffer un pâté au four, lorsqu’elle réalisa que la cuisinière était tout aussi récente que le frigo. Elle y plaça le pâté et ajusta la température au niveau nécessaire. Elle se recula ensuite, afin d’observer les électroménagers dans leur ensemble.

Elle porta tour à tour son regard sur la cuisinière, le frigo, le lave-vaisselle, et elle conclut que tout avait été remplacé, récemment. Intriguée, elle se dirigea vers la petite pièce où avaient été placés la machine à laver et le sèche-linge. Elle s’attarda aux plaques d’identification qui confirmèrent que ces appareils étaient tout aussi récents que les autres.

- Mais pourquoi diable papi Marcel a-t-il fait remplacer tous ces appareils, lui qui vivait dans un centre pour personnes âgées ? dit Julia à voix haute.

– Ils ont été installés il y a trois semaines seulement, fit une voix féminine qui la fit sursauter. Elle se retourna brusquement pour découvrir une jeune femme qui se trouvait sur la véranda, côté mer. Elle se tenait debout devant une des fenêtres laissées entrouvertes. Elle était de taille moyenne, très légèrement grassette, les cheveux noirs, longs. Elle portait une robe d’été d’un jaune pâle.

– Désolé Julia, je ne voulais pas te faire peur.

Julia s’approcha, intriguée. Elle songea tout de suite à Louise, cette voisine dont Alex venait tout juste de lui parler. Elle sortit sur la véranda rejoindre sa visiteuse. Pendant un instant, elle se demanda si ce n’était pas elle qui avait laissé le sac de photos un peu plus tôt, mais elle se ravisa, car la silhouette de la femme qu’elle avait vue s’éloigner sous les arbres n’avait rien en commun.

– Bonjour, fit Julia en s’efforçant de faire comme si de rien n’était. On se connait tous les deux, n’est-ce pas ?

– Hum, un peu oui. Mais c’est vrai que j’ai beaucoup changé. Toi aussi d’ailleurs ma vieille. Tu dois bien avoir trente ans, non ?

– Vingt-huit fit Julia sur un ton neutre.

– Aie, ça te fera trente ans dans moins de deux ans, si c’est pas dommage. Allons, je cesse de plaisanter. Moi j’ai vingt-six ans, ajouta-t-elle.

Elle laissa un silence pour voir si Julia n’allait pas enfin prononcer son nom, mais elle n’intervint pas.

– Et si je te précisais que nous avons joué toutes les deux à touche pipi dans la cabane de jardin de mes parents ?

– Ah, il me semblait bien aussi, tu es Louise Bernier, s’écria Julia en s’avançant brusquement tout en ouvrant les bras vers sa visiteuse qui en fit aussitôt autant. Les deux jeunes femmes s’étreignirent longuement, trop heureuses de se retrouver. Ainsi passèrent de longues secondes d’émotion qu’elles n’avaient nullement besoin d’agrémenter de paroles, tant les souvenirs déboulaient dans leur mémoire respective.

Pendant la demi-heure qui suivit, elles s’installèrent sur les larges chaises blanches de la véranda et laissèrent leurs souvenirs refaire joyeusement surface. La conversation s’en trouva aussi soutenue que rythmée. C’est la sonnerie de la cuisinière qui les sortit de leur tourbillon d’émotions, de rires et de paroles.

Julia proposa à Louise de partager son repas, ce qu’elle accepta sans hésiter. C’est à la table de la cuisine que le calme revint, entre une bouchée de pâté à la viande et une gorgée de bière.

– C’est idiot que je ne t’aie pas reconnue tout de suite, dit Julia. Du moins, je n’étais pas certaine.

– Pas tant que ça, tu sais. J’ai terriblement changé, quand même. À l’époque, lors de notre dernier été passé ensemble, tu avais 15 ans et moi 13, presque 14. Je portais d’affreuses lunettes, j’étais toujours en pantalon et je me souviens que tu avais déjà des seins assez développés pour ton âge, alors que moi…

– Je constate que tu t’es reprise depuis, c’est le moins qu’on puisse dire, précisa Julia en regardant la poitrine de Louise qui se redressa aussitôt pour la mettre encore plus en évidence.

– Ce serait à mon tour de t’en mettre plein les mains, ma vieille, sauf que je ne suis plus du tout gouine, tu sais. J’ai même développé un penchant assez marqué pour le sexe opposé, je dirais.

– Comment ça « gouine », nous n’étions pas des lesbiennes, nous étions à un âge où tout ça n’était que de la curiosité, allons donc, dit Julia sur un ton qu’elle aurait voulu un peu plus sérieux encore.

– Allons, fit Louise tout en s’approchant, tu racontes n’importe quoi Julia Duchêne. Tu as la mémoire courte. Qui c’est qui accrochait un chiffon jaune à sa fenêtre ?

Julia se souvint de ce signe convenu entre les deux jeunes filles. Lorsque l’une d’elles avait envie de l’autre, elle devait accrocher un bout de tissu jaune à la fenêtre de sa chambre. Elle se souvint qu’elle l’avait accroché à quelques reprises son morceau de tissu, mais elle se souvenait aussi très clairement de ce que Louise en faisait.

– Attends, tu veux me faire passer pour la vicieuse, Louise Bernier, alors que je me souviens très bien que notre signal c’était ton idée et que tu le laissais accroché à ta fenêtre parfois trois jours de suite, même si on se voyait tous les jours, précisa Julia en souriant d’un air coquin.

Louise s’accouda sur la table, tout près du visage de Julia et lui fit des yeux doux accompagnés d’un sourire malicieux. Julia se tourna vers elle, intriguée par cette attitude. Louise en profita pour déposer un doux baiser sur ses lèvres. Julia ne recula pas d’un centimètre. À l’instant où les lèvres de Louise touchèrent les siennes, jaillirent en elle des images du chiffon jaune agité par le vent, suivi d’images voluptueuses des deux jeunes adolescentes entrelacées, nues, sur la couverture qu’elles avaient alors étalée sur le plancher de la cabane de jardin. Julia se sentit troublée. Louise se recula un peu et ajouta :

– Pourquoi crois-tu que je porte une robe jaune ? Je savais que tu arrivais bientôt et je la tenais prête, cette robe…

Julia n’eut pas le temps de réagir, Louise explosa de rire.

– Trêve de plaisanterie, fit-elle, en reprenant son siège et en se jetant une grande gorgée de bière dans le gosier. En fait, je suis bi, mais j’ai trouvé mon mec, alors maintenant, je suis moins bi, précisa-t-elle en souriant.

– Admet que tu étais déjà pas mal plus portée sur la chose que moi, fit Julia en tentant de se refaire une certaine contenance.

– Et alors, ça change quoi ? J’étais, je suis, je serai… on s’en fout, rien de tout ça n’a d’importance ma vieille Julia retrouvée. Dans la vie, il faut savoir s’ajuster. Tiens, ça me donne une idée, viens avec moi, je vais te montrer quelque chose.

Repoussant les assiettes vides que Julia s’apprêtait à ramasser, Louise la prit par la main et l’entraina à l’extérieur à sa suite, côté mer. Elles coururent ainsi sur la véranda, dévalèrent les escaliers comme dans le bon vieux temps et poursuivirent leur course sur la plage de sable en riant. Louise repéra un tronc d’arbre rejeté par la mer et elle entraina Julia dans sa direction. Toutes les deux reproduisaient ainsi un comportement qu’elles avaient souvent adopté étant gamines. Courir sur la plage, main dans la main, s’enfuir en riant devant les garçons qu’elles s’amusaient à taquiner, cela faisait partie de leurs petits plaisirs d’adolescentes.

Toutes deux prirent place sur le tronc d’arbre. Le vent était calme, mais il était présent. L’obscurité n’était plus très loin. Louise désigna une mouette en plein vol.

– Tu vois cet oiseau, dit-elle. Et bien, il ajuste son vol selon ce qu’il a envie de faire avec le vent. C’est lui qui décide, pas le vent.

– Non, t’es sérieuse Louise, vraiment. Mais tu devrais écrire un bouquin là-dessus, fit Julia d’un air narquois.

– C’est en les regardant voler que j’ai compris, ajouta Louise sans tenir compte du commentaire de Julia.

– Et tu as compris quoi, au juste ?


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