Pierre Roland Mercier, auteur.


 

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La lettre d'outre-tombe

La lettre d'outre-tombe, roman.

Résumé

Annie Dubreuil, trente cinq ans, reçoit une lettre signée par une tante décédée depuis des années. Dans cette lettre, cette tante lui demande de venir à son aide, à la maison de Lucien, située dans le village natale d'Annie. Intriguée, cette dernière est résolue à remonter jusqu'à l'auteur de cette étrange lettre, convaincue qu'il ne s'agit pas du tout d'un revenant. Ce qu'elle va découvrir va modifier son destin comme elle ne l'aurait jamais espéré.

 


Chapitre 1

Un matin bien particulier.


Allongée confortablement sur le lit, Altesse, une superbe chatte blanche, regardait en direction du réveil matin lorsqu’un mouvement attira son attention. Quelque chose s’agitait sous les couvertures. Elle bondit comme un tigre et se mit à mordiller le tissu qui s’agitait de plus belle. L’ardeur de la chatte arrivait à son comble lorsqu’une voix familière se fit entendre :

– Calme-toi Altesse, tu vas tout déchirer !

Annie glissa une main sous le ventre brulant de l’animal et l’amena tout contre elle. Elle appréciait ce bref instant quotidien. C’était le seul moment où la chatte acceptait de se laisser renverser sur le dos, ventre en l’air. Une demi-heure plus tard, Annie dévalait en trombe l’escalier de l’immeuble qu’elle habitait depuis quatre ans déjà. Le réveil matin avait été victime d’une panne de courant, c’était le retard assuré au boulot.

Il va me faire des remarques devant tout le monde, songea-t-elle, en passant devant les casiers postaux situées dans l’entrée. Elle rageait à l’idée qu’elle allait ainsi donner au chef du personnel une occasion de l’humilier. Un rapide coup d’œil lui permit de constater qu’elle avait du courrier.

– Zut ! Je n’ai pas le temps de le prendre, dit-elle, en regardant sa montre. Elle ouvrit la porte d’entrée, hésita une seconde avant de passer le seuil, revint deux pas en arrière en se mordillant la lèvre inférieure.

– Tant pis, pensa-t-elle, je le prends quand même. Je l’ouvrirai plus tard. Ma curiosité finira par me perdre.

Elle enfonça prestement la clé dans la serrure du panneau portant le numéro quatre-cent-dix et la tourna en frappant un bon coup de poing dix centimètres au-dessus. Un déclic se fit entendre. Sans même regarder, Annie plongea la main, saisit les quelques enveloppes et les enfonça dans la poche droite de son manteau, en ajoutant :

– On ne sait jamais...

Elle n’aurait pas osé se l’avouer, mais elle espérait toujours cette lettre qu’elle avait attendue si patiemment, trois années plus tôt, dans les semaines qui avaient suivi le brusque départ de Gilles. Une lettre d’explication qui lui aurait enfin permis de comprendre pourquoi il l’avait quittée en lui laissant un bout de papier sur lequel il avait griffonné : « La voie prend un tournant et cette fois je suis dans le train... mais sans toi. Bonne vie, Gilles. » Il y avait un postscriptum. « Je prends la chaine hifi et je te rembourserai mes dettes dès que je pourrai. »

Il n’avait jamais plus donné signe de vie. Annie avait fini par considérer que tout était de sa faute, à elle.

En sortant en trombe sur le perron de l’immeuble, elle faillit poser le pied sur un gros ver de terre. Tout en courant vers le stationnement, elle se dit que lui aussi ferait bien de se presser, sinon un oiseau n’en ferait qu’une bouchée. À chacun ses raisons de courir dans la vie, remarqua-t-elle.

Au moment où elle mit le vieux moteur de sa petite voiture en marche, un gros merle qui se trouvait sur la pelouse sursauta puis s’envola. Il se dirigea vers l’immeuble, aperçut le vers qu’il avala quelques secondes plus tard.

– Ah ! Vous voilà enfin, mademoiselle Dubreuil. Nous ne vous attendions plus, vociféra Charles-Henri Talbot le directeur du personnel.

Il se tenait debout au centre de deux longues rangées de bureaux déjà occupés par les employées en plein travail. Dans l’entrebâillement de la porte qu’elle avait à peine eu le temps d’ouvrir, Annie lui faisait face. Son manteau à demi-retiré, elle s’était immobilisée en plein mouvement. Tous deux se regardèrent pendant un moment. Annie appréhendait la prochaine phrase qu’il lui servirait tout en sachant qu’elle ne devait en aucun cas répliquer. L’homme était réputé dangereux au sein de l’entreprise. Le mois dernier, une des plus anciennes secrétaires avait eu le malheur de lui faire remarquer une toute petite erreur qu’il avait commise dans la préparation des feuilles de temps. Il lui avait donné trois minutes pour ramasser ses affaires personnelles et vider les lieux. Cette employée était pourtant une de celles qui s’entendaient le mieux avec lui.

J’ai à peine mis le pied dans la baraque, se dit Annie, « qu’Adolphe » me fait son petit numéro. Et dire que depuis trois ans déjà j’arrive tous les matins au moins dix minutes avant l’ouverture. Ça, il n’en parle jamais, évidemment. Calme-toi ma vieille, se dit-elle, fidèle à son habitude de se faire elle-même la morale. Ne lui réponds pas. Tu as besoin de ton salaire pour finir de payer les dettes que ton ex t’a laissées et pour pouvoir sortir de cette boite débile.

Ce matin-là, si la vie ne lui avait pas tant joué de mauvais tours, si elle n’avait pas eu trente-cinq ans bien comptés, si elle n’avait pas eu ces dettes à rembourser, elle aurait levé bien haut le majeur de sa main droite, l’aurait agité un bon moment sous le nez du directeur du personnel, puis elle aurait tourné les talons pour rentrer chez-elle avec un immense soulagement.
 
Mais sa situation actuelle imposait une tout autre attitude. Sans dire un mot, elle entra et retira son manteau tout en se dirigeant vers le vestiaire. Pendant qu’elle manipulait un cintre, elle sentit un lourd regard se poser sur elle. Elle n’osa lever les yeux de peur de déclencher une vague de commentaires acides et gagna directement son bureau, situé près de la fenêtre.

Marie-France, voisine de bureau, l’accueillit avec son plus joli sourire. C’était une jolie blonde aux yeux bleus, avec laquelle Annie s’était tout de suite liée d’amitié. Marie-France avait un petit ami qu’elle voyait chaque weekend depuis huit ans, mais qui ne sentait pas le besoin de vivre avec elle, du moins pas pour l’instant, lui répétait-il lorsqu’elle abordait le sujet. Étudiant à l’université, il décrochait un nouveau diplôme, puis vivait une période d’interrogation à la suite de laquelle il changeait d’orientation, et recommençait un nouveau cycle de formation en entier, dans un tout autre domaine. Il avait trente-quatre ans et pas un sou en poche. Marie-France l’aidait régulièrement financièrement, se privant elle-même de choses dont elle avait envie. Tout ça, malgré les protestations d’Annie, qui lui répétait sans cesse d’ouvrir les yeux, de foutre ce parasite à la porte de sa vie une fois pour toutes. Elle s’estimait bien placée pour parler.

Marie-France aimait passionnément la lecture. Aussi était-elle devenue une mine de renseignements pour ses copines de travail qui la consultaient constamment à propos de tout et de rien. Elle se sentait ainsi appréciée, ce qui l’aidait grandement à endurer les humiliations que lui faisait parfois subir le vieux Talbot. Sa seconde passion était pour les choses insolites. Elle se gavait d’émissions de télévision, de sites Internet, et de livres sur la vie après la mort, les médiums, les chasseurs de fantômes, etc. Elle croyait en la réincarnation, aux esprits et aux extraterrestres.

Annie et Marie-France avaient développé une stratégie afin de pouvoir bavarder un peu durant les heures de travail, sans que cela paraisse. Elles ouvraient des dossiers et tenaient des documents en mains tout en échangeant, comme si leurs propos les concernaient. Mais en fait, elles parlaient de tout et de rien, allégeant ainsi, occasionnellement, cette ambiance de camp de travail imposé par l’attitude du directeur du personnel.

La journée se passa comme à l’habitude, elle fut ni meilleure ni moins bonne que les autres, juste un peu plus longue.


– Altesse, tu es-là ? fit Annie en tapotant du bout des doigts sur la porte d’entrée de son appartement.

De l’autre côté, la chatte répondit comme elle avait l’habitude de le faire, en lacérant en rafales le cadre de bois. La clé fit un tour, Annie poussa fortement, la porte céda. L’immeuble était âgé et, à cette époque de l’année, les portes se serraient dans leurs cadres. Elle entrouvrit, se pencha et saisit la chatte juste au moment où elle feignit, comme à tous les soirs, de bondir dans le couloir. Elle la ramena contre sa poitrine et la serra doucement en lui caressant la tête. Toutes les deux se retrouvaient ainsi en fin de journée, depuis des années déjà.

Sans prendre le temps de retirer son manteau, Annie s’installa sur le canapé pour caresser sa douce Altesse plus à son aise. La chatte ronronna de bonheur tout en se blottissant contre elle, appréciant chacune des caresses à sa juste valeur. Pour elle aussi, la journée avait été un peu longue.

Après quelques minutes d’intenses ronronnements, la chatte se désintéressa soudain de l’attention de sa maitresse et se mit à sentir consciencieusement les moindres replis de son manteau. Amusée par ce curieux manège, Annie la taquina en agitant le bout de sa ceinture sur ses vibrisses, mais cela ne sembla en rien distraire l’animal qui s’obstinait à plonger le nez dans le tissu.

– Tu m’as l’air fascinée par une odeur, fit Annie.

La chatte s’attarda davantage sur la poche droite. Annie l’ouvrit. Altesse y enfonça la tête. Soudain, sans sortir de sa cachette, elle émit un grognement sourd, comme le font les chats qui se sentent menacés. En un éclair, Altesse bondit en arrière les poils hérissés sur le dos et sauta en bas du canapé pour se tapir sur le sol, en face de sa maitresse.

– Mais qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Annie en la regardant droit dans les yeux.

La chatte semblait apeurée, des tremblements secouaient tout son corps. Annie fit mine de s’approcher. La chatte courut aussitôt se cacher sous un fauteuil. Étonnée, Annie se cala dans le canapé en plongeant la main dans sa poche, se demandant ce qui pouvait bien la faire réagir ainsi. Elle en sortit le courrier du matin, le déposa près d’elle, puis fouilla soigneusement l’intérieur de la poche. Elle n’y trouva rien d’autre.

– Comment un chat peut-il avoir peur de quelques enveloppes ?

Annie, les inspecta une à une, et ne trouva rien d’anormal. Tout à coup, une curieuse odeur parvint à ses narines. Elle se mit à sentir les enveloppes. L’une d’elles, dont le papier était jauni, avait effectivement une odeur particulière. Une odeur qui lui rappelait quelque chose. Elle porta l’enveloppe à ses narines et, tout en fermant les yeux, inspira profondément en cherchant à se rappeler où elle avait bien pu sentir cela auparavant. Elle n’y parvint cependant pas. L’apparence de l’enveloppe, exception faite de sa teinte jaunie, lui semblait tout à fait habituelle. Son adresse et son nom y étaient inscrits, à l’encre noire, d’une très belle écriture. Elle ouvrit l’enveloppe, en retira une feuille, se tourna vers Altesse qui demeurait à demi cachée sous le fauteuil en face, et lui lut la lettre à voix haute :

"Annie, j’ai besoin de ton aide. Je suis ta tante Édith, morte le dix juin 1960, à Saint-Simon. Aide-moi, je t’en prie, aide-moi. Viens sans tarder à la maison de Lucien...  Édith Forrest"

– C’est une blague ! s’écria Annie en se levant soudainement du canapé tout en y projetant brusquement la lettre et son enveloppe.

Altesse émit aussitôt un autre grognement puissant, tout en se reculant dans sa cachette.

Annie sursauta, regardant le papier sur le canapé, elle répéta haut et fort :

– TA TANTE... MORTE… LE 10 JUIN 1960. C’est une blague, fit-elle d’un ton aigre-doux. Une très mauvaise blague. J’en ai des frissons dans le dos. On ne reçoit pas une lettre d’une morte tous les jours. Il y en a qui ont du temps à perdre, c’est pas possible.

Elle se mit à marcher de long en large dans la pièce et prit conscience que son cœur battait la chamade. Elle se dit que si elle n’avait pas cessé de fumer deux ans auparavant, elle en aurait bien grillé une bonne.

– Annie, les fantômes, ça n’existent pas, dit-elle comme pour s’en convaincre. Ils ne peuvent certainement pas écrire des lettres. Quelqu’un te joue un tour, c’est évident ma vieille. C’est juste un mauvais tour. Tu vas réfléchir et trouver qui est le responsable de cette farce.

Lorsqu’elle était enfant, elle avait ainsi pris l’habitude de se parler à voix haute lorsqu’elle était seule. Elle y avait recours, avait-elle remarqué, surtout dans les moments où elle ne possédait pas le plein contrôle d’une situation.

– Et puis non, lança-t-elle en regardant fixement la lettre sur le canapé. C’est trop idiot, je la jette à la poubelle et je n’y pense même plus. C’est encore ce que j’ai de mieux à faire.

Altesse, dont la tête dépassait à peine le rebord du fauteuil, fixait la lettre. Annie songea à ce curieux comportement. Et si c’était vrai ? se demanda-t-elle. Si les animaux sentaient ces choses-là ?

Puis elle se ravisa aussitôt.

– Allons donc ma vieille, c’est impossible. La réaction de la chatte n’est qu’une coïncidence et cette lettre est une plaisanterie, sans plus. D’ailleurs, je vais rapidement en avoir le cœur net.

Annie se connaissait suffisamment pour savoir qu’elle ne pouvait simplement jeter cette lettre à la poubelle et l’oublier. Il lui fallait en savoir plus. Pendant la demi-heure qui suivit, elle téléphona à ses amis et connaissances pour tenter, discrètement, de découvrir qui aurait pu en être l’auteur. Personne ne se trahit. Personne ne fit allusion à une quelconque lettre. Personne n’eut l’air louche dans ses propos.

Le dernier appel fut pour Marie-France. Ça ne pouvait pas être elle, Annie en était absolument certaine. Elle avait d’ailleurs écarté cette possibilité dès le départ, c’est pourquoi elle n’avait prévu la contacter qu’en dernier. Marie aimait beaucoup les histoires de fantômes, tout le monde le savait, mais elle était bien trop sensible envers les autres pour faire une blague pareille. Annie choisit de ne rien lui cacher et lui donna lecture de la lettre au téléphone. Après un court silence, Marie-France réagit exactement comme Annie s’y attendait.

– Il faut que tu ailles immédiatement à Saint-Simon Annie. J’ai lu pas mal de choses sur les esprits, comme tu le sais, et je peux te dire que d’autres personnes ont déjà reçu une lettre provenant d’un défunt. Tu n’es pas la première à qui une chose aussi incroyable arrive, tu sais. Et lorsqu’un défunt se donne autant de mal pour communiquer avec un vivant, c’est qu’il a vraiment, vraiment besoin d’aide. Tu n’as pas le choix, Annie, tu dois y aller de toute urgence. Cette personne... ta tante... compte sur toi, c’est évident. Et si elle est arrivée à te joindre, alors que ça ne doit pas être facile du tout pour ceux qui sont dans l’autre monde, c’est que c’est sérieux comme situation. Je suis certaine que ce n’est pas un mauvais coup de la part d’une personne de ton entourage.

– Je ressens un grand frisson qui me parcourt l’échine Marie-France, dit Annie.

– C’est normal, la situation est tout de même surprenante, tu vas certainement être perturbée…

– Attends une seconde… Annie regarda le thermomètre accroché au mur. La température de la pièce était un peu basse. Elle ajusta le thermostat d’un mouvement de l’index.

– Avec tout ça, j’avais oublié de monter le chauffage en revenant du travail... mais t’es pas sérieuse Marif ? fit Annie sur un ton de reproche car elle l’appelait parfois « Marif », surtout lorsqu’elle l’exaspérait.

– Tu ne crois pas sérieusement à toutes ces sottises ? D’habitude, je te trouve plutôt amusante avec tes histoires de vie après la mort et je comprends que tu aies bien besoin d’un peu de... magie, dans ta vie, mais si les morts pouvaient nous écrire, tu ne penses pas qu’on en aurait des nouvelles un peu plus régulièrement ?

Annie fit une courte pause, se demanda comment son amie pouvait ainsi envisager de prendre une telle lettre au sérieux, ne serait-ce qu’un seul instant, puis elle sentit le besoin de détendre un peu l’atmosphère:

– Sans compter que les postes ne seraient plus en déficit avec tous ces morts qui nous écriraient...

Elle attendit patiemment au moins un semblant de rire, à tout le moins un gloussement, mais pas un bruit ne sortit du combiné téléphonique. Pour Marie-France, c’était possible, rien de moins.

– Va à Saint-Simon, insista-t-elle d’une voix qu’elle se donna volontairement plus grave. J’ai un pressentiment. Il faut que tu y ailles !

 

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