Pierre Roland Mercier, auteur.


 

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Sarah-Belle et le femmes enfermées

Sarah-Belle et les femmes enfermées


 

Sarah-Belle vient de terminer des études en techniques policières. Alors qu’elle profite de ses dernières semaines de vacances avant de débuter sa carrière, elle fait la connaissance d’une femme dont le fils de 17 ans est porté disparu. Il a été vu, pour la dernière fois, près d’un endroit où vivent des femmes enfermées dans un cloitre. Dans les jours qui suivent, la jeune policière trouvera un moyen de se joindre à ces femmes vivant en retrait de la société afin d’y faire discrètement enquête. Ce qu’elle va découvrir au sein du groupe va modifier le cours de son existence.

 

CHAPITRE 1

 

J’avais la gorge nouée à l’idée de ce que je m’apprêtais à faire. J’avais récupéré des sous-vêtements de rechange à l'auberge de jeunesse puis j’avais pris le bus sans tarder. Il était maintenant 15 h et j’avais cette sourde conviction que je faisais ce que je devais faire, même si on m’avait enseigné exactement le contraire au cours des dernières années.

Une partie de moi souhaitait que, dès que j’ouvrirais la bouche, la préposée à l’accueil se rende compte que quelque chose n’allait pas.

Le bus me déposa à environ un kilomètre de cet endroit que je n’osais pas encore vraiment imaginer, de peur de changer d’avis. J’avais mémorisé le parcours sur le GPS du portable avant de le laisser dans mon casier, à l’auberge de jeunesse, sachant très bien qu’il me serait confisqué si j’étais admise à l’intérieur de la haute enceinte. Je transportais un sac en plastique qui contenait l’essentiel pour quelques jours.
Je me disais que ce serait suffisant pour me rendre compte et que peut-être même j’arriverais à m’approcher suffisamment près des femmes enfermées.

J’avais revêtu la tenue la plus classique que j’avais dans mes bagages. Je portais un jean et un T-shirt gris tout à fait banal que j’avais apportés uniquement pour faire de la marche en montagne, si l’occasion s’en présentait. J’avais aussi revêtu un chandail de coton avec capuchon que je gardais pour les soirées un peu fraiches.

En parcourant les cent derniers mètres qui me séparaient de l’immense entrée clôturée, je remontai la fermeture éclair au trois quarts de manière à ce que ma poitrine soit moins mise en évidence. Je sortis de mon corsage cette chainette en or avec sa petite croix que ma mère m’avait offerte, pour mon dernier anniversaire. Je devais avoir l’air coincée, j’en étais certaine, et j’avais observé suffisamment de filles peu sures d’elle pour savoir comment m’y prendre.

Garder la tête basse, les épaules basses, le dos arrondi se laisser tomber un peu les cheveux de chaque côté du visage… tient, ça, ce n’est pas possible, me dis-je, pas avec mes cheveux courts. Et je me rendis compte que je me sentais nerveuse, très nerveuse. Ce qui était excellent, car la préposée à l’accueil qui devait décider de mon admission ne manquerait pas de le sentir. Elle ne se méfierait pas d’une jeune femme nerveuse parce que l’entrée, dans un pareil endroit, doit forcément toutes les rendre terriblement nerveuses.


QUELQUES HEURES PLUS TÔT…

J’étais assise à la terrasse d’un café dans une rue tranquille du sud du pays. Il faisait beau, c’était la fin de l’été et la rentrée scolaire, pour une fois, ne me concernait pas. Je venais de terminer mon café et je songeais à ramasser mon sac à dos lorsqu’une femme s’approcha de moi une photographie à la main.

– Pardonnez-moi, mademoiselle, vous n’auriez pas vu ce garçon par hasard, demanda-t-elle sans aucune conviction.

Je sentis tout de suite qu’elle avait posé cette question mille fois sans jamais obtenir la réponse attendue. Je regardai la photo en prenant bien le temps de l’analyser. Ma formation m’avait appris à noter des détails essentiels dans la reconnaissance des visages. J’allais appliquer ce qu’on m’avait enseigné durant ces dernières années. Non seulement je chercherais dans mes souvenirs si je l’avais déjà vu quelque part, mais je ferais de mon mieux pour mémoriser ses traits pour le cas où je le rencontrerais dans les jours à venir.

– Je regrette, je ne l’ai jamais vu, dis-je. C’est un tout jeune homme, et un beau garçon. Il a fait une fugue ou quelque chose du genre ?

– C’est mon fils, fit la femme en se laissant choir sur une chaise à ma table sans même que je l’y invite. Je le cherche depuis quinze mois déjà. Il s’appelle Maxime et il a 17 ans, enfin… maintenant, il en a tout juste 19. Il était parti camper dans la forêt derrière la ville, à l’ouest d’ici, et il n’est jamais revenu. On a retrouvé sa tente, ses affaires, mais lui, il avait disparu.

– Il campait… seul !

– Oui, je sais que c’est un peu inhabituel, mais il a brièvement fait partie des scouts, il se débrouille très bien. Le camping n’a plus de secret pour lui. Sans compter que cette forêt est entourée de routes. Il est impossible de s’y perdre.

– Et la police, que dit-elle ?

– Ils croient à une fugue.

On m’avait appris à interpréter le langage corporel. L’affaissement des épaules était un élément qui revenait souvent, pendant les cours sur la conduite des interrogatoires. Elle venait tout juste de le faire. Ses épaules s’étaient affaissées d’un coup. Des enquêteurs chevronnés nous avaient expliqué que, dans la plupart des cas, l’affaissement des épaules se produit en fin d’interrogatoire, alors que la personne interrogée n’en peut plus, qu’elle est sur le point de craquer.

Dans son cas, et dans le contexte, je me dis que cela signifiait sans doute une intense fatigue, accrue par un sentiment d’impuissance devant l’absence de résultat dans ses recherches. Je me pris à penser qu’elle était peut-être prête à livrer des informations dont elle n’avait pas encore parlé aux policiers, ce qui est fréquent dans les disparitions. Le plus souvent, cela concerne les gens de l’entourage du disparu, leurs relations, leurs conflits, etc. Je me dis que l’occasion était belle de tenter de l’amener à se confier, juste comme ça, histoire de voir ce qui allait en sortir.

– Je suis vraiment désolée. Et vous le cherchez comme ça, en présentant sa photo, depuis l’an dernier ?

– Je passe au moins vingt heures par semaine à arpenter les rues et à montrer sa photo aux passants, oui. Lorsque je vois des jeunes dans la vingtaine, comme vous, j’insiste un peu plus. Maxime est mature pour son âge et il fait nettement plus vieux. On lui donnerait un peu plus de 20 ans, sans hésitation, et je l’ai parfois vu en compagnie de jeunes plus âgés que lui, alors...

– Pardonnez-moi, mais, avait-il des difficultés à la maison, avec vous, avec son père ?

La femme aux traits tirés parut surprise par ma question. Elle devait avoir un peu plus de quarante ans. Elle ne portait pas d’anneau au doigt, ses mains semblaient rudes et son teint me paraissait foncé. Elle devait souvent travailler à l’extérieur et c’était de toute évidence une manuelle.

– Êtes-vous dans la police ? Vous avez l’air toute jeune…

– Je suis diplômée de l’école de police et de l’université. Je viens de terminer ma formation, mais je ne suis pas encore dans les forces de l’ordre, si c’est ce que vous voulez savoir. Je suis ici en vacances, des vacances bien méritées après des années d’étude.

– Je vois, fit-elle. Il n’avait pas vraiment de difficulté à la maison enfin rien de particulier sauf que, dès son plus jeune âge, Maxime voulait devenir prêtre. C’était une obsession chez lui.

– Pardon ?

– Je sais, c’est assez curieux à notre époque, mais il voulait vraiment être prêtre. Il disait qu’il avait dû en être un dans une vie antérieure et que sa place était parmi les religieux. Remarquez, je me suis toujours dit que ça lui passerait dès qu’il découvrirait les filles.

– Et… à 17 ans, c’était chose faite ?

À ce moment précis, elle eut un nouvel affaissement d’épaules. Tout dans son attitude m’indiquait qu’elle allait s’ouvrir à moi, une simple étrangère rencontrée depuis quelques minutes à peine. Je me souvins de mes cours. Je savais que je devais porter une attention toute particulière au début de ses prochaines phrases…

– Et bien, pour être franche avec vous, j’ai un peu bousculé les choses…

Voilà, elle s’apprêtait à me confier une information qu’elle n’avait pas avouée aux enquêteurs, j’en étais certaine. Il faut dire qu’elle était à la fois épuisée par cette quête infructueuse et rongée par l’inquiétude. Elle devait se sentir à l’aise avec moi parce que j’étais jeune et pas encore vraiment une policière, à ses yeux. Et puis, nous étions du même sexe. Pour toutes ces raisons, elle allait maintenant s’ouvrir comme un grand livre.

– … je savais que la jeune sœur d’une amie faisait de la prostitution. Alors, mon amie et moi nous avons arrangé une rencontre, sans dire à Maxime ce qu’elle faisait dans la vie. Il s’est intéressé à elle et elle lui a consacré un peu de temps, et ce petit jeu a duré trois semaines tout au plus. Jusqu’au moment où elle en a eu assez de jouer et où elle lui a tout raconté, l’idiote. Il est rentré à la maison, furieux, en disant qu’il ne me pardonnerait jamais. Une semaine plus tard, il partait camper, seul. Vous connaissez la suite. Quant à son père…

– Vous n’êtes plus ensemble, c’est ça ?

Elle hocha positivement la tête.

– Au moins, Maxime n’est pas gai, dit-elle.

Elle dut sentir que ce genre de commentaire n’avait pas vraiment sa place dans la société d’aujourd’hui, car elle s’empressa d’ajouter :

– Je n’ai rien contre les gais, mais j’en ai contre ceux qui le sont et le cachent à leurs proches.

- C’était le cas de son père ? demandai-je.

Elle baissa la tête en guise de réponse. Il n’y avait rien à ajouter.

Je me dis que, d’une certaine manière, cette femme avait été abandonnée à la fois par son conjoint qui lui avait caché sa véritable orientation sexuelle et par son fils qui, lui, se cachait probablement quelque part.

Elle inspirait la pitié, mais la pitié ne devait surtout pas obscurcir mon jugement, m’avait-on enseigné.

– Savez-vous si d’autres personnes dans l’entourage de Maxime savaient qu’il voulait devenir prêtre ?

– Quoi, vous pensez que des jeunes pourraient l’avoir pris à partie pour ses convictions religieuses ?

– Je ne sais pas, j’évoque les éléments qui me passent par la tête à partir des informations que vous me donnez, sans plus. Nous jugerons plus tard de leur pertinence, si vous le voulez bien.

Je me rendis compte que, d’une manière indirecte, je venais tout juste de m’impliquer dans son histoire. Sans attendre, elle sauta sur l’occasion. Elle se leva brusquement et, avec une énergie dont je ne l’aurais pas cru capable tant elle semblait abattue l’instant d’avant, elle m’invita chez elle pour m’en dire davantage et me montrer la chambre et les affaires de Max, comme elle l’appelait.

En me levant à mon tour et en ramassant mon sac à dos pour la suivre, je me dis que j’aurais mieux fait de ne pas me laisser emporter et que je devais tout de suite reculer avant de lui donner de faux espoirs. On nous en parlait aussi, dans les cours, de ces faux espoirs. Il vaut mieux ne rien laisser paraitre et ne pas donner l’impression d’un possible dénouement dans une affaire, sinon, nous risquons de nous retrouver face à des gens qui feront porter tout leur désespoir sur nos épaules et c’est nous qu’ils blâmeront. Comme si elle avait senti ma réticence à la suivre, elle précisa :

– Ne vous inquiétez pas. Je sais que vous terminez à peine vos études et que vous n’êtes même pas encore une vraie policière. Je ne me fais pas d’illusion, je veux seulement vous montrer sa chambre et ses affaires. Peut-être que ça vous donnera une ou deux idées dont je pourrai ensuite parler avec les vrais policiers.

Il me parut évident qu’elle ne se rendait pas compte que ces deux mots étaient comme des poignards pour quelqu’un comme moi, qui venais de terminer des années et des années d’étude pour devenir une « vraie policière ». En plus, à 26 ans, j’avais terminé la première de mon groupe et j’avais en poche trois propositions de la part d’autant de corps de police. Alors, si quelqu’un est policier ici, c’est bien moi, me dis-je en choisissant tout de même de ne pas en faire de cas.

– Si vous gardez à l’esprit que je ne peux pas faire enquête sur la disparition de votre fils, si vous me promettez de ne pas vous faire d’attentes irréalistes, alors je vous suivrai avec plaisir et je vous ferai part de ce qui me passe par la tête. À vous, par la suite, d’aller en parler aux vrais policiers, comme vous dites si bien.

– Ah ! Je réalise que je vous ai peut-être vexée sans le vouloir, fit-elle d’un air contrarié. Pardonnez-moi, j’ai encore du mal avec ma manière de m’exprimer.

– Encore du mal, dites-vous. Avez-vous souffert d’un AVC ou de quelque chose du genre ?
Elle se mit à rire alors que je finissais d’ajuster mon sac à dos sur mes épaules. Elle me prit alors par le bras tout en marchant, comme si nous étions de vieilles copines :

– Rien d’aussi dramatique, je vous rassure. Non, j’ai simplement passé sept ans au cloitre des sœurs du cœur sacré, pas très loin d’ici. J’y suis entrée à l’âge de 18 ans. Et dans un cloitre, avec la règle du silence, nous perdons nos aptitudes à manipuler les mots, à formuler des phrases. Le cerveau humain a besoin de parler pour conserver cette aptitude.

– Vous étiez religieuse ! À 18 ans ? Une sœur cloitrée, qui vit dans le silence et tout ? C’est-à-dire que vous étiez captive entre les murs d’un cloitre, une sorte de couvent entouré d’une palissade, un peu comme une prison. Vous ne pouviez ni voir ni parler à qui que ce soit de l’extérieur, c’est ça ?

– J’aurais préféré que mon fils ne s’intéresse pas à la religion, croyez-moi. J’ai bien failli me perdre, moi, dans ce cloitre, et me perdre pour toujours. Je n’ai rien contre la religion, celle-là ou une autre d’ailleurs, comprenez-moi bien, mademoiselle, mais… attendez, j’y pense, nous ne nous sommes pas présentées.
Elle lâcha mon bras, s’arrêta et me fit face avec un sourire des plus avenant :

– Martine Durand, alias sœur Martine, 42 ans et mère d’un futur prêtre semble-t-il, si je le retrouve un jour celui-là…

– Sarah-Belle Leroy, 26 ans et fille de parents excessivement pratiquants.

– Sarah-Belle ?

– Oui, je sais, ce n’est pas très répandu comme prénom. Ma mère dit qu’elle m’a trouvée bien trop jolie pour m’appeler simplement Sarah.

– Original, et vous êtes effectivement très jolie. Votre mère a eu bien raison, ajouta-t-elle en se remettant en marche à mes côtés.

Pendant le trajet, elle me raconta qu’elle avait choisi d’entrer dans les ordres pour faire plaisir à ses parents et qu’elle était alors bien trop jeune pour faire un choix éclairé. Ce qui me fit penser que...


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